Les Ogres, un joyeux cirque avec Adèle Haenel

Les Ogres, un joyeux cirque avec Adèle Haenel

Réalisation de Léa Fehner
Scénario de Léa Fehner, Catherine Paillé, Brigitte Sy
Avec Adèle Haenel, Marc Barbé, François Fehner, Marion Bouvarel, Inès Fehner, Lola Duenas, Philippe Cataix, Christelle Lehallier, Thierry De Chaunac, Nathalie Hauwelle, Jérôme Bouvet, Ibrahima Bah, Daphné Dumons, Patrick d’Assumçao, Simon Poulain
France
145 minutes
Sortie le 16 Mars 2016

Ils vont de ville en ville, un chapiteau sur le dos, leur spectacle en bandoulière. Dans nos vies ils apportent le rêve et le désordre. Ce sont des ogres, des géants, ils en ont mangé du théâtre et des kilomètres. Mais l’arrivée imminente d’un bébé et le retour d’une ancienne amante vont raviver des blessures que l’on croyait oubliées. Ce collectif va vivre plusieurs épreuves, des joies, des cris, des pleures, … : le film explore le collectif en regardant l’impact de l’individuel sur celui-ci. C’est donc le pari risqué que prend Léa Fehner : faire un film de collectif, de les accompagner dans tous les instants possibles.

Ce film a un objectif dans son exploration : abolir les frontières entre l’individuel et le collectif. Il s’agit de montrer que la tendresse envers un seul personnage peut devenir plus générale, et s’étendre à tous ceux qui constituent la troupe. En allant chercher l’individuel, et donc le personnel, c’est l’intimité qui est mise en avant. C’est celle-ci qui va briser les frontières, parce que rien ne peut réellement être personnel. Ainsi, la préoccupation d’un individuel est obligatoirement propulsée dans le collectif. Ce-dernier ne peut survivre sans l’alchimie et le soutien des uns envers les autres. Et quand ça part en vrille, quand ça crie, c’est aussi la sensibilité envers l’individuel qui provoque une scission dans le collectif.

Il faut voir comment la caméra éloigne les personnages de la réalité qui les entoure. Tel un mouvement perpétuel qui connecte chaque individualité dans leur propre univers : celui où le théâtre cause le fantasme d’une vie joyeuse. C’est un monde à part qui vient s’incruster dans le réel, mais qui est filmé au moment où il n’est plus stable. La caméra entraîne le spectateur dans une ronde, qui le guide dans une immersion totale. C’est cet univers théâtral, fantasmé, qui s’intègre au reste : l’individuel est l’élément de réel qui resurgit dans ce mouvement perpétuel du fantasme.

Ces surgissements du réel se fait par un état de folie, telle une tempête qui traverse chaque esprit et chaque corps des personnages. Parce que l’individuel crée des instants d’excès et de débordement, alors la caméra cherche à faire paraître une forme de démesure dans les actions du collectif. Chacun se montre plus vulnérable qu’il ne le laisse voir, alors la folie provoque aussitôt des instants de violence et d’emportement facile. Il s’agit d’un retour de bâton permanent, où chaque attitude et mot prend son importance dans les agissements en collectif. Rien ne peut être identique au jour précédent : non seulement parce qu’il s’agit de théâtre, mais surtout parce que le collectif évolue selon la tempête individuelle de l’excès et de la démesure.

Il n’est pas question d’hystérie dans ce long-métrage, mais plutôt des personnages qui savent dire merde aux autres, aux obstacles et à la réalité qui les rattrape. Davantage qu’une folie individuelle, le film est un vaste théâtre subversif. Il s’agit d’aller toujours plus loin, repousser les limites du collectif pour laisser s’exprimer l’individuel, une manière de ne pas avoir peur des conséquences. Les personnages se fichent de leur image (à l’exception du patron / metteur en scène) et vont même en jouer à certains moments. La subversion se traduit alors dans le mouvement perpétuel, dans la provocation de l’individuel vers le collectif : c’est quelque chose de destructeur qui dissout toute confiance et loyauté, pour progresser vers l’aléatoire.

C’est un fantasme joyeux, cette subversion. D’abord parce que l’individuel a un sacré appétit de vivre, c’est quelque chose qui s’accroche aux personnages comme une sangsue qui absorbe toute raison et laisse la folie instantanée. Mais surtout, le long-métrage joue sur une lutte entre le désir et l’abandon : parce que le collectif commence à se dissoudre, alors la caméra ne peut plus l’assurer en tant que tel. Dans cette immersion, le désir est celui de l’appétit de vivre via la subversion, et l’abandon est celui de la scission du collectif. Entre deux, c’est la perdition individuelle dans un collectif qui n’a plus de base solide. Heureusement que le théâtre, que le jeu, propose ce fantasme joyeux de re-souder le collectif, grâce à l’appétit de faire plaisir.

4.5 / 5

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