Les Misérables

Les Misérables

Film de banlieue, LES MISÉRABLES impressionne par son mélange de thriller sans filtre sur la violence et sa poésie humaine. Constat d'un quotidien symptomatique, le film interroge sur l'urgence de la situation, dans une forme coup de poing aux multiples points de vue.

Il y a des premiers long-métrages qui ont envie de sujet(s), il y a des premiers long-métrages qui ont envie de formes, et il y a le premier long-métrage de Ladj Ly qui a des envies des deux. LES MISÉRABLES est un premier long-métrage qui respire déjà le Cinéma, qui ne ressemble à aucun moment à un premier long-métrage. Il est indéniable que ce film est nourri d’images, d’expériences et de recherches. Le récit se déroule dans la cité des Bosquets de Montfermeil, que Ladj Ly décrit et montre sans aucun misérabilisme mais également sans filtre, car il vient de cet endroit. Son expérience personnelle nourrit donc très bien son premier long-métrage. Mais Ladj Ly n’a pas que l’expérience, il a aussi bien en tête les images qu’il a pu tourné avec des amis dans le passé, des images qui peuvent circuler dans les médias ou sur internet, etc… Il se sert de tout cela pour construire ses propres images : il approfondit ses images du passé, il détourne les images caricaturales, il imagine des images fictives. Parce que Ladj Ly ne prend pas totalement le point de vue des personnages de la cité, il arbore aussi le point de vue des policiers, et intègre notamment celui d’un policier qui arrive d’ailleurs. Ainsi, l’une des forces de LES MISÉRABLES est de rassembler deux points de vue interne (les policiers, ceux/celles visé-e-s par les policiers) avec un point externe, permettant au film de ne pas être complètement enfermé sur lui-même.

Ce qui frappe d’abord avec LES MISÉRABLES est sa violence brute, sans filtre, sans hésiter à pouvoir choquer / interloquer / surprendre le public. Fonctionnant comme un thriller, Ladj Ly met en scène un film de genre brut, qui prend comme base un constat désespéré et un sentiment d’urgence. À partir de ce postulat, la mise en scène n’a de cesse de montrer le danger permanent qui guette sur tous les personnages, jouant souvent avec leur vie peu importe où ils sont. Pour cela, Ladj Ly met en scène le débordement lorsque la parole n’aboutit à rien, et l’excès de violence. Celle-ci est progressive, évoluant de manière exponentielle, prenant toujours des proportions insupportables et sauvages. Dans la répétition de la violence du débordement, Ladj Ly montre que cela est devenu une affaire quotidienne, une habitude, comme symptomatique. L’inévitabilité du débordement affecte chaque point de vue, même celui extérieur qui est prêt à dégainer l’acte violent. L’inévitabilité du débordement montre surtout qu’elle est devenue aussi bien une attitude d’attaque et une attitude de défense.

Avec une scène finale qui nous interroge sur « et maintenant, que fait-on ? », laissant une fin ouverte, Ladj Ly fait le portrait d’une ambiance nauséabonde pour tout le monde. Le symptomatique nourrit une mise en scène qui bouillonne à chaque rencontre, puis à chaque altercation, entre personnages. Sachant toujours serrer le cadre sur ses personnages dans une ambiance très tendue, puis élargir le cadre pour apaiser sa narration, Ladj Ly impressionne par une forme aussi bienveillante que coup de poing. Malgré une structure rythmique assez maladroite, laissant peu de place à la nuance chez les personnages, LES MISÉRABLES est fort de détails dans la violence et comment elle affecte chaque personnage. Dans la forme coup de poing, on retiendra surtout les purs moments de Cinéma, où Ladj Ly s’attarde sur un Gavroche dérivant sur la violence/sauvagerie totale, et sur un autre jeune garçon à lunettes qui balade son drône entre les blocs de béton de la cité. En parallèle, les dialogues et les attitudes des policiers peuvent vite s’avérer démonstratifs. Mais la présence de leur point de vue est aussi vite indispensable, pour le côté symptomatique.

Ainsi, le cadre est davantage inspiré vis-à-vis des jeunes de la cité, que vis-à-vis des adultes, relatant une certaine forme de poésie de la fatalité et du symptomatique. Même si le cadre refuse souvent d’interroger ce qui est montré, il y a toujours quelque chose de figé dans la complexité où la parole s’achève. Cela se remarque aussi bien dans la traversée des espaces, aussi symptomatique que la violence, que dans la scénographie de ces espaces, formidablement incarnée par l’abandon et une idée du manque perpétuel. Tout semble figé dans ces espaces, entre une chronique macabre et une tragédie d’enfances impossibles. Toute la poésie de LES MISÉRABLES prend sa source dans l’enfance impossible, puisque toute scène de jeu entre enfants est systématiquement stoppée par les policiers. Dans une atmosphère qui est toujours sur le point de virer au drame, la poésie du Cinéma et la tragédie du portrait montrent que la situation est une défaite permanente, peu importe le point de vue, et qu’il y a urgence de délivrer tout le monde de ce quotidien symptomatique.


LES MISÉRABLES
Réalisation Ladj Ly
Scénario Ladj Ly, Giordano Gederlini, Alexis Manenti
Casting Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga, Issa Perica, Al-Hassan Ly, Steve Tientcheu, Almany Kanoute, Nizar Ben Fatma
Pays France
Distribution Le Pacte
Durée 1h42
Sortie 20 Novembre 2019

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