Les Éternels

Les Éternels

Le titre chinois Jianghu ernü est emprunté à un film de Fei Mu. Zhangke Jia a choisi ce titre pour ce que les termes y signifient, et non par référence à l’oeuvre de Fei Mu. « Ernü », signifiant littéralement « fils et filles », désigne des personnes qui aiment et qui haïssent. Alors que le premier terme, « Jianghu » désigne un univers où se mélangent les drames et les émotions. Ainsi, dès le titre, Zhangke Jia fait référence à des personnages qui vivent dans une ambiance tragique et hostile, mais où circule l’amour et la haine. Dans LES ÉTERNELS, les deux protagonistes incarné-e-s par Tao Zhao et Fan Liao vivent en marge de la société. Le cinéaste fait en sorte que le cadre se concentre sur eux, sur leur mode de vie et sur leur relation. Dans ce cadre serré qui rejette toute la vie sociale environnante, dans la première partie, il y a déjà la suggestion d’un parcours chaotique et un final plein d’émotions. Le film se divise en quatre parties : la première est une sorte d’exposition de l’univers des protagonistes et de la naissance de la romance, la deuxième est la fatalité d’une chute qui s’exprime par un séjour en prison, la troisième constitue les retrouvailles et l’obsession de retrouver les sensations et la vie de la première partie, puis vient la dernière partie qui montre comment tout ce parcours a abîmé des corps et des esprits, tout en rallumant la flamme de la romance.

La première partie est très poétique, où les couleurs scintillent et les attitudes brûlent dans la mise en scène d’une violence pure et brutale. Ces images renvoient directement à la captation d’une nouvelle époque, à l’apparition d’un nouveau millénaire. Une expérience formelle qui se concentre, grâce à l’éparpillement temporel, à faire transporter ses personnages dans un imaginaire totalement personnel (celui de Qiao et de Guo Bin). Dans cette première partie, le cinéaste montre un univers très téméraire, kitsch et très inclusif – dans le sens où tous les personnages (qu’ils soient secondaires ou figurants) sont immédiatement concernés. C’est une vie aussi vibrante et dangereuse que la culture chinoise est complexe. Zhangke Jia scrute cette culture, la démembre via le récit intime. Puis, il y a ce geste d’amour incroyable. Pour sauver l’amour de sa vie, Qiao sortira de la voiture où son regard était hypnotisé. Maintenant dans la rue, elle rejoint la bagarre sanglante à petits pas, brandissant le pistolet petit à petit vers le ciel. Et d’un coup de feu, elle prend possession de l’espace et perd le contrôle de la romance. Parce qu’avec ce geste, elle sauve Guo Bin mais elle part purger cinq années de prison.

Ensuite arrive une intrigue et un montage qui s’éparpillent dans le temps, sur plusieurs années. Il est possible d’y trouver une certaine longueur dans le rythme, le film prenant son temps pour conter la romance, alors qu’il étire chaque attitude d’un univers en marge. Dans chaque partie, le temps s’y arrête pour se concentrer sur les effets traumatiques des événements passés. Il n’y a jamais d’empressement dans LES ÉTERNELS, tout est figé dans le récit des possibilités. On y perçoit alors un regard tentaculaire, comme si la fugacité des périodes narrées fait partie d’un contrôle qui dépasse les personnages. L’éparpillement de l’intrigue n’est autre que la constitution d’une mémoire qui essaie de relier les fragments d’une romance, perdue dans un univers dramatique. C’est aussi l’amplitude de mondes parallèles où ré-apparaît la possibilité de l’amour, dans un temps et un monde qui évoluent bien trop vite pour la romance. Là où ces ruptures temporelles mélancoliques ne fonctionnent pas aussi bien que dans COLONEL BLIMP de Powell & Pressburger (par exemple), c’est que les cinéastes britanniques ont su provoquer l’influence des espaces : là où le protagoniste fait face à sa personnalité et sa mélancolie. Alors que Qiao est constamment à la recherche du passé, et les espaces deviennent donc trop fragiles et contextuels. Les espaces du présent et du futur ne se connectent jamais avec les espaces du passé, alors que Qiao est toujours en train d’avancer. Zhangke Jia filme les nouveaux espaces (après la séquence en prison) avec un tel naturalisme, qu’ils ne permettent pas de saisir la gravité de la séparation. Qiao déambule, erre dans ce nouveau monde, et n’est jamais confrontée à ces changements : elle est simplement emportée dans la disparition du passé.

Entre mélancolie, langueur du passé, cocasseries musicales, brutalité, Zhangke Jia crée de nombreuses ruptures : sur le ton, sur le temps et sur l’esthétique des espaces. Tel un best-of de son cinéma, le cinéaste brasse trop d’amplitude et ne permet pas à son film d’être un ensemble parfaitement connecté. Les différentes parties peuvent indéniablement fonctionner séparément, et les deux parties suivant la sortie de prison se reposent essentiellement sur la performance de Tao Zhao. Dans le naturalisme esthétique de la recherche du passé, LES ÉTERNELS est malheureusement du cinéma par à-coups, tantôt inspiré, tantôt se reposant sur les acquis de mise en scène et de narration. Toutes ces ruptures brisent l’émerveillement et la fascination imaginaire de la première partie. Cela n’enlève en rien la force du portrait, celui d’une femme tenace qui travers un monde moderne absolument fou. Mais le naturalisme donne bien trop de crédit à la romance malmenée, plutôt qu’à explorer davantage ce monde moderne. L’environnement gravitant autour de Qiao est bien trop décoratif, et ne permet pas à l’esprit romanesque de devenir une véritable fresque socio-politique, mais plutôt de stagner sur une fresque mélodramatique.


LES ÉTERNELS (Jianghu ernü)
Écrit et Réalisé par Zhangke Jia
Avec Tao Zhao, Fan Liao, Yi’nan Diao, Xiaogang Feng, Casper Liang, Zheng Xu, Yibai Zhang
Chine, Japon, France
2h17
27 Février 2019

3 / 5

🎙 C'est nouveau et c'est beau : le podcast d'Onlike donne la parole aux artistes et artisans qui font l'actualité de la musique en France et à l'international. Cliquez ici