Les bonnes manières

Les bonnes manières

Le film n’en prend pas l’apparence dans la manière dont il est vendu, mais il possède très clairement une veine politique. Pied de nez à la société brésilienne contemporaine, LES BONNES MANIERES déroule une morale tout son long. Le duo de cinéastes créent un chemin dans le film : d’un départ avec l’innocence, pour se diriger ensuite vers la monstruosité. Dans ses deux parties très distinctes, le film montre comment la tendresse peut rapidement laisser place à la cruauté et à la sauvagerie. Dès que l’apprentissage (ou l’initiation) est terminé(e), alors le film de genre peut prendre place. Mais surtout, l’apprentissage est le tremplin qui accompagne les personnages dans le combat qu’ils doivent mener contre la vie. LES BONNES MANIERES est une véritable fable d’amour et sociale : bienveillance autour de la maternité, discours de tolérance envers l’homosexualité et l’adoption. Il ne faut pas oublier qu’il y a une part fantastique dans le film : le duo de cinéastes arrive à créer une image. Celle où le film d’auteur croise le film de genre, où le film politique s’entrecroise avec le film populaire.

Pour lutter contre la vie, le film passe alors par le domptage du conte fantastique. L’innocence et la monstruosité sont deux éléments que l’esthétique tend à alterner pour les contenir dans sa bienveillance. Pour cela, le duo de cinéastes créent une ambiance baroque. Le mouvement est surligné (une caméra à l’épaule dans le film de genre, une caméra fixe dans la fable sociale), les décors et la photographie débordent de détails et de couleurs. LES BONNES MANIERES a quelque chose d’envoûtant, dans sa façon de construire de l’espoir, tout en utilisant les outils du mysticisme. Dans son ambiance baroque, le film arrive à créer des instants troublants et ambiguës, afin de balayer une image pour y placer l’exagération de son contraire. Entre le rêve et l’espoir d’une autre société, le film envoûte ses personnages et ses espaces, pour ensuite converger vers le cauchemar du réel.

Rien que dans sa mise en scène, LES BONNES MANIERES réussit à suggérer l’horreur de la société brésilienne. L’horreur ne vient donc pas du film de genre, ni de l’élément fantastique. L’esthétique, composée de la photographie et de la taille des décors (les contre-plongées silencieuses sont merveilleuses), suggère l’angoisse permanente de l’extérieur ainsi que la solitude ressentie dans les intérieurs. La mise en scène s’établit alors sur des glissements : l’amour vers le gore, et l’espoir vers la cruelle réalité. Le plus important étant que, au travers d’une esthétique stable et toujours cohérente, la mise en scène permet aux cinéastes d’explorer deux comportements émotionnels de sa protagoniste (interprétée par Isabel Zuaa). Entre les pulsions de la fable sociale (un jeu d’attirance mais en gardant la différence des classes et le rapport employeuse/employée) et les tensions du film de genre, il y a une scission marquée et bienvenue. Grâce à cela, le duo de cinéastes réussit à donner une dimension utopique à leur film.

Une sorte de conte de fées où l’amour entre Cendrillon et son prince charmant, aux rangs sociaux jugés éloignés, est tourné vers le cauchemar. La grande idée du film réside dans le pouvoir de sa suggestion. Autant Marco Dutra et Juliana Rojas privilégient l’esthétique baroque et l’envoûtement fantastique d’une fable sociale, autant ils ne poussent pas le film de genre dans ses retranchements. En ne montrant que très peu de sang et très peu d’images gore, l’exagération du genre horrifique n’est que suggérée en hors-champ ou dans une simple parole. Mais le plus fascinant réside dans la seconde partie, où la partie « film de genre » est contenue par le film d’auteur, en insérant la question maternelle. Présenté comme un personnage vulnérable (de part sa « différence »), le jeune garçon a besoin de l’amour maternel pour ne pas tomber dans l’horreur total. LES BONNES MANIERES réussit à inventer, tout simplement parce que le duo de cinéastes a trouvé la solution au tempérament intense du film de genre : l’amour et l’intimité.

AS BOAS MANEIRAS (Les bonnes manières)
Réalisation : Marco Dutra, Juliana Rojas
Casting : Isabel Zuaa, Marjorie Estiano, Miguel Lobo, Cida Moreira, Andrea Marquee, Felipe Kenji, Nina Medeiros, Neusa Velasco, Gilde Nomacce
Pays : Brésil, France
Durée : 2h15
Sortie française : 21 Mars 2018

4.5 / 5

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