Last Flag Flying, le road-movie esthétique de Richard Linklater

Last Flag Flying, le road-movie esthétique de Richard Linklater

S’il devait y avoir un mot pour résumer le film, ce serait « Before » (« avant », en français) prononcé par Bryan Cranston. Les trois protagonistes sont des vétérans de la guerre du Vietnam, maintenant chacun de leur côté dans une autre vie. Enfin presque, car le passé les rattrape et les réunit. Richard Linklater n’a pas d’intérêt à revenir dans le passé, il travaille tout au présent. Ainsi, le récit du passé se fait au travers de souvenirs, avec la parole, en confrontant des personnages avec d’autres. Mais surtout en opposant l’idée de ce qu’étaient les protagonistes, à ce qu’ils sont devenus trente années après. Le cinéaste peut donc creuser ses personnages autant qu’il le souhaite, en les construisant dans la profondeur. C’est-à-dire qu’il travaille ses protagonistes avec des éléments du passé, en les ajustant à leur personnalité du présent, tout en leur affirmant leur aliénation et leur blocage sur certains détails. Le film tend à ajuster des identités, des caractères et des relations, en élevant la fraternité face à la mortalité.

Certes ce n’est pas le premier film à conter une certaine hyprocrisie militaire américaine (déjà Ang Lee l’a fait l’année dernière dans son BILLY LYNN A LONG HALFTIME WALK). Richard Linklater explore également le vide social et identitaire engendré par l’engagement, mais sans l’errance et la confusion que porte le film de Ang Lee. Le road-trip des trois vétérans ressemble à une mission, où trois soldats se chargent de protéger l’honneur d’un être humain face à l’image fabriquée d’un héros. Ce que rapporte une partie du film, est la manière dont l’armée (de manière générale) déshumanise leurs soldats pour en faire des figures peintes avec de beaux mots. Comme le dit le Colonel Wilits (interprété par Yul Vazquez) : le corps du jeune homme disparu n’appartient pas à son père mais appartient à l’armée. D’une certaine manière, LAST FLAG FLYING tente de dresser le drapeau d’une dignité entâchée, en essayant de raviver le peu d’humanité qui reste en chacun des trois protagonistes.

Même si le long-métrage n’est pas exempt de se perdre à quelques reprises et de s’allonger inutilement, ces trois vétérans perdus jouent avec le temps, en remuant le passé pour poser les fondements du présent. Ils jouent surtout à retrouver ce que le temps leur a volé : l’essence de la vitalité libre. Ainsi, un ancien cogneur a trouvé la spiritualité en se tournant vers la religion (parlant même de « période sombre » de sa vie). Puis, un éternel rebelle qui s’est tourné vers l’alcool et l’impulsivité. Enfin, un type normal emprisonné qui a trouvé un réconfort dans la famille. Richard Linklater conte alors très bien les multiples directions prises par ces trois protagonistes. Il y a la direction de l’engagement, il y a celle de la rédemption / reconversion, et il y a celle de la réunion. Toutefois, LAST FLAG FLYING n’est pas une tragédie, la toile de fond l’est. La forme prend l’allure d’un road-movie plein d’humour et d’ironie. On repense facilement à cette scène de fou rires dans l’une des voitures du train. Chaque coupure au montage, chaque angle de vue, sont autant de moments où les différences se dessinent mais dont le contexte et la finalité rassemblent. Tout le film est à l’image de cette magnifique séquence : un Laurence Fishburne impérial en roi fatigué, un Bryan Cranston déjanté et un Steve Carell super dans la retenue. Un trio à l’alchimie parfaite, comme cette excellente scène où l’achat d’un simple téléphone devient un sketch de générations.

Un road-movie qui passe rapidement de la route aux rails pour un train, un changement fluide et logique comme le fait Richard Linklater dans le ton (entre drame mélancolique et comédie). C’est évidemment un film avec de nombreuses couches de lectures, intégrées dans une esthétique sensible sur les attitudes et les préoccupations des protagonistes. Le cinéaste n’impose donc pas son regard, finalement assez neutre, pour réussir à faire éclater le regard de chaque protagoniste. La forme, surtout dans la distance entre la caméra et les comédiens où il y a un réel accompagnement, explore un combat patriotique toujours d’actualité mais qui a changé dans les règles. En mettant en scène un road-movie, Richard Linklater prolonge les préoccupations des protagonistes qui tournent autour du corps, de la fierté de la patrie, de la célébration, de la dignité, etc… C’est une esthétique qui, par exemple avec une arrestation totalement burlesque, tend à combattre une image pré-établie par l’humanisation de la parole et de l’esprit.

LAST FLAG FLYING de Richard Linklater
Avec Steve Carell, Bryan Cranston, Laurence Fishburne, J. Quinton Johnson, Yul Vazquez, Deanna Reed-Foster, Graham Wolfe, Jeff Monaha
Pays : États-Unis
Durée : 2h05
Sortie française : 17 Janvier 2018

4 / 5

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