La Religieuse

La Religieuse

Comme le dit un carton au début du film, Jacques Rivette n’a pas l’intention de questionner la religion, et n’a pas non plus l’intention de mettre en scène un récital de l’oeuvre de Diderot. Ce que l’on appelle plus communément une adaptation libre, LA RELIGIEUSE est une invitation à l’imaginaire. Cependant, le film est tristement célèbre pour avoir fait l’objet d’une censure cinématographique importante. Au-delà d’un tournage difficile soumis à des complications logistiques, les lobbies catholiques étaient déjà au taquet pour emmerder la liberté de création et de diffusion. Beaucoup de bruit pour rien, car l’épuration instaurée par Rivette en fait un film rempli de tendresse et de délicatesse. Essentiellement filmé en intérieurs, avec très peu de décors et des murs aux peintures unies, le film est un huis-clos à double fonction. L’épuration esthétique en fait un huis-clos physique (l’enfermement religieux) mais également un huis-clos intime (sorte de thriller psychologique) où l’imaginaire de la protagoniste ne peut s’échapper de son esprit.

L’épuration fait notamment appel à une mise en scène assez figée, afin d’appuyer l’oppression que subit Suzanne. Soit seule sur un côté du cadre – face à ses soeurs qui l’oppressent, ou alors au milieu du cadre – entourée par ses soeurs, Suzanne est prise dans un piège psychologique et physique. L’épuration de la mise en scène montre l’impuissance de la jeune protagoniste, dans une hiérarchie qui profite de l’innocence d’une jeune femme. Dans cette impuissance, il y a la souffrance que canalise Suzanne avec les yeux baissés vers le sol et les bras relâchés le long du corps. Un asservissement qui va jusqu’au retrait et la destruction des vêtements portés. Petit à petit, le cadre explore un corps qui se meurt. Sauf qu’il n’y a pas que le corps : d’abord conditionné à certains mouvements non libres, la liberté que le corps acquiert le conduit vers le chaos (dont s’inspirera surement Alain Cavalier pour son THERESE, vingt ans plus tard).

Le cinéaste réussit même à insérer d’autres éléments, comme un côté horrifique – où un travelling avant, vers Suzanne se faisant vêtir d’une robe et couronne blanches, résonne comme une personne qui agresse/viole le corps de sa victime. Il y a aussi une dimension fantastique, dans la première partie. Avec le thème de la possession et de l’exorcisme, Rivette pousse l’intention d’imaginaire vers une sensation de perte de soi, une sensation fantomatique, où l’imaginaire n’est plus qu’un désespoir. Dans une seconde partie, l’imaginaire renaît via le transfert dans un autre enfermement. Mais rapidement, l’oppression prend une tout autre forme : celle du désir. Dans ce nouveau couvent, la soumission laisse place à l’érotisme, ces sentiments interdits qui étouffe les corps dans leurs rapprochements, et les effraient dans leurs pulsions (on pense un peu au superbe LE NARCISSE NOIR de Powell et Pressburger).

De la soumission vers l’érotisme, de l’horreur de l’enfermement vers la pulsion qu’il engendre, les deux parties sont liées par l’indépendance de la protagoniste. Élément inexistant, LA RELIGIEUSE imagine une indépendance au sein d’un enfermement, imagine la possibilité de liberté. Les deux parties fonctionnent en miroir, où les instincts humains causent sa souffrance. Malgré un rythme narratif qui peine à cause de certaines longueurs, Rivette réussit à garder une ambiance tendue et pourtant pleine de bienveillance. Accompagnant toujours sa protagoniste dans ses mouvements et dans sa souffrance, le film évite les effet superflus. Pas de musique qui vient surligner une situation, pas de coupes brutales au montage. Rivette réussit à faire des plan-séquences et des plans fixes des contemplations suggestives. LA RELIGIEUSE est un hymne à la vie, par le biais de la rigueur spirituelle.

LA RELIGIEUSE
Réalisé par Jacques Rivette
Scénario de Jacques Rivette, Jean Gruault
D’après l’oeuvre de Denis Diderot
Avec Anna Karina, Liselotte Pulver, Micheline Presle, Francine Bergé, Francisco Rabal, Christiane Lénier, Yori Bertin, Catherine Diamant, Gilette Barbier, Annick Morice, Danielle Palmero, Jean Martin, Marc Eyraud, Charles Millot
Pays : France
Durée : 2h15
Sortie française : 26 Juillet 1967
Version restaurée : 19 Septembre 2018

4 / 5

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