La miséricorde de la jungle

La miséricorde de la jungle

La mise en scène d’un paysage donne toujours une dimension supplémentaire à un film. Quand les cinéastes réussissent à s’affranchir de l’idée espace-décor, où les espaces ne sont que des contextes et des atmosphères, alors les films peuvent progresser au-delà des récits et des personnages. Il faut y comprendre que les espaces n’ont pas qu’une dimension géographique et décorative, ils peuvent aussi apporter une dimension physique (un rapport à l’organique, à l’épreuve physique, à l’isolement, etc) et une dimension psychologique (l’espace devenant un personnage supplémentaire, qui a une influence sur les sensations et les émotions des personnages). Dans la jungle, Joël Karekezi y trouve les deux. En se focalisant sur uniquement deux personnages, il réussit à capter l’intime et l’image d’une société. Cette jungle est à la fois une histoire de catharsis et une histoire de transmission. Une catharsis sauvage et aventureuse, puis une transmission brutale et précoce. La jungle est synonyme de survie : celle d’une intimité à sauver (le retour au village) et d’une société devenue folle face à la violence.

LA MISÉRICORDE DE LA JUNGLE a tout pour plaire dans sa gestion de l’espace sauvage. La guerre y est représentée comme une aventure personnelle et collective (pas dans le sens des bataillons, mais d’une société divisée – comme ces rencontres avec plusieurs civils). Cette aventure provoque une forme d’isolement : à la fois dans le physique où les deux protagonistes tentent de rejoindre leur bataillon, et à la fois dans le mental où les deux protagonistes sont coupés de toute civilisation. Ces deux formes d’isolement, et donc la jungle, est un miroir de la guerre : comment elle extirpe des personnes d’une vie en commun, d’une vie sociale épanouie, pour les confronter à la sauvagerie et l’absurdité. Cet isolement amène tout un travail sur le hors-champ. Parce qu’isolés dans la jungle, les deux protagonistes sont séparés de tout, mais surtout la caméra efface toute l’action conflictuelle qui se passe autour. Joël Karekezi n’a pas d’intérêt à filmer et conter les combats qui se déroulent lorsque ses deux protagonistes bravent la jungle. Ainsi, le hors-champ reste en permanence une menace, là où la guerre est un conflit animé par l’angoisse et la peur d’une présence d’autrui.

Cette peur et cette angoisse, au-delà du travail sur le hors-champ et du silence, paraissent aussi dans le montage. Parce que la traversée de la jungle, véritable aventure à l’esthétique survival, est également une question de temps. Joël Karekezi n’hésite pas à prendre son temps, à s’attarder sur certains passages de cette aventure : comme la chasse à un lapin, comme l’hallucination provoquée par une blessure, comme les nuits de repos, etc… LA MISÉRICORDE LA JUNGLE est aussi une manière de raconter le temps qui passe, dans un espace qui n’évolue pas et qui est infiniment dangereux. C’est la guerre qui s’étire dans le temps, et qui rend cette aventure de plus en plus insupportable et douloureuse. Joël Karekezi prend donc le choix de poser sa caméra, afin de laisser le mouvement se construire et se développer. Entre la survie, la lutte, l’anticipation et la découverte, les mouvements sont divers et permettent de décrire une beauté noyée dans l’absurdité de l’angoisse. Le film a cet avantage de montrer comment le survival peut détruire la sensorialité d’un espace. La mystification et la beauté de l’espace ne sont que lointains, ne sont que dans l’imaginaire et la parole : comme avec cette « montagne qui crache du feu » dans l’arrière-plan, avant de lui tourner le dos.

Après avoir vu tout cela, tous ces fascinants gestes formels pour parler de guerre et d’intimité bouleversée, il est fort décevant de voir que le film revient à quelque chose de plus scolaire et pénible. Le schéma narratif prend un tournant catastrophique dans le dernier quart d’heure du film. Comme si le récit était obligé de revenir à une dramaturgie plus plate et factuelle. Cette longue dernière séquence supprime tous les efforts esthétiques des scènes dans la jungle. En dehors de la jungle, le pathos et la pédagogie de la guerre refont surface. On se demande bien comment Joël Karekezi a pu virer à ce point dans la proposition esthétique, à tel point que la mise en scène n’est plus que l’ombre d’elle-même : comme si cette dernière partie met en scène uniquement des marionnettes qui s’actionnent seulement pour reconstituer de manière illustrative les corps, en supprimant tout caractère intime et torturé. La cerise sur le gâteau est la toute dernière scène : un personnage gravement torturé s’en sort parfaitement, dans un happy ending dégoulinant de sentimentalisme et de leçon de morale.


LA MISÉRICORDE DE LA JUNGLE
Réalisé par Joël Karekezi
Scénario de Casey Schroen, Joël Karekezi
Avec Stéphane Bak, Marc Zinga, Ibrahim Ahmed, Abby Mukiibi Nkaaga
Rwanda, France, Belgique
1h30
24 Avril 2019

3.5 / 5

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