La familia

La familia

Tout commence par des enfants, tous des jeunes garçons, torses nus qui jouent dans une variante du squash mais avec une petite balle et contre un mur en pleine rue. La première phrase a elle-même quelque chose d’assez sauvage : « joue, gros nase ». Mais la caméra n’est pas un plan fixe, et n’est pas très posée. Gustavo Rondon Cordova utilise la caméra à l’épaule et découpe énormément cette première scène. La fougue se ressent au montage, la sauvagerie dans les mouvements de caméra rapides, et la chaleur dans les corps torses nus qui ressortent a contrario d’une rue dominée par la couleur grise. Ce que l’on remarque aussi, est l’abondance de personnages, tout le temps. Que ce soit dans le champ du cadre, ou même dans le bruit hors-champ : déjà une vie très physique et dynamique pour ces enfants. Cette scène se conclut ensuite par une autre scène : sur un toit, quelques-uns de ces jeunes garçons se retrouvent et jouent avec une mitraillette factice. Comme des enfants qui grandissent trop vite, bercés par la violence et le sexe, où leur vie se déroule principalement dans la rue.

LA FAMILIA présente toutes ses intentions esthétique dans ces deux premières scènes. Caméra à l’épaule durant tout le film, le cinéaste capte la chaleur, la violence, la fougue d’une communauté. Cette caméra à l’épaule capte surtout les sensations instantanées à chaque situation. A hauteur des jeunes personnages, le film se construit sur la vivacité de ces personnages, sur leur regard spontané et fougueux. Gustavo Rondon Cordova arrive alors à explorer une ambiance très particulière grâce à cette caméra à l’épaule. En se concentrant sur le point de vue des jeunes personnages, le cinéaste le fait traverser un environnement complexe et frénétique. Dans le hors-champ, il y a toujours quelqu’un ou quelque chose qui attire ou de dangereux. Loin de mettre en scène un paysage démuni, le cinéaste met plutôt en scène un espace qui vibre à chaque instant. Ce que l’on voit donc dans LA FAMILIA, est un cadre qui confronte tout le temps des humains : un environnement hostile pour chacun.

Pour cela, la caméra à l’épaule projette directement les sensations des personnages. La chaleur, la violence et la fougue représentent un réalisme dur et expressif. Sans jamais être un film noir, et jamais dans une ambiance sombre, LA FAMILIA est plutôt dans la recherche de la beauté. Celle qui permet à des personnages d’échapper à la violence, d’échapper à la mort, leur permettant de se retrouver entre eux, de recréer un lien. Le cadre n’est jamais dépourvu de détails, les personnages ne sont jamais réellement isolés. Le père et son fils se déplacent, pour fuir la violence, mais c’est la richesse des cadres qui rend leur relation de plus en plus belle et bouleversante. Évidemment il y a des tensions au début, mais le récit finit par progresser, les liens se renforcent doucement. Toujours avec des cadres resserrés sur le père et le fils, la caméra à l’épaule joue le rôle de médiation, qui rapproche les corps, tout en captant (par des mouvements brusques et une impossibilité à rester stable) les réactions sur le vif et les expressions d’une relation à cicatriser.

Le gros soucis de LA FAMILIA provient de son montage et de son rythme. La caméra à l’épaule est certes une bonne intention vis-à-vis des personnages et des espaces, surtout en en se focalisant sur la relation père-fils dans la seconde partie (ils sont comme isolés et écartés de la vie hors-champ, pour se retrouver entre eux). Mais le film est découpé en deux parties bien distinctes. Dans chacune des parties, la continuité esthétique est finalement lassante et redondante. En cherchant le réalisme absolu, le film cherche à faire croire et non à faire voir. Dans la première partie, les plans serrés et la caméra à l’épaule ne permettent finalement pas de voir l’espace environnant. Les détails sont trop délaissés dans l’arrière-plan, ce qui ne permet de laisser le temps aux espaces de vivre en même temps que les enfants. Il y a comme un décalage permanent entre la mise en scène des jeunes personnages et la mise en scène des espaces. Dans la seconde partie, là où Gustavo Rondon Cordova doit se concentrer sur le rapport entre le père et son fils, il ne pose finalement jamais sa caméra pour capter la sensibilité et la rupture. Seuls les cadres serrés sur les visages et les corps produisent l’intimité, mais la caméra à l’épaule n’offre aucun oxygène à ses personnages, alors que le film cherche justement l’affection perdue.


LA FAMILIA
Écrit et Réalisé par Gustavo Rondon Cordova
Avec Giovanny Garcia, Reggie Reyes, Kirvin Barrios, Indira Jimenez, Ninoska Silva, Vicente Quintero, Mariu Favaro
Venezuela, Chili, Norvège
1h22
10 Avril 2019

3 / 5

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