La Camarista

La Camarista

Eve est une jeune mexicaine, mère célibataire, qui travaille de nombreuses heures tous les jours, dans un hôtel luxueux, où elle est femme de chambre pour un étage entier. Tel est le socle posé par Lila Avilés dans ce qu’elle explore. Parce que la cinéaste ne cherche pas à développer sa protagoniste davantage que cela, elle ne cherche pas à créer une dramaturgie autour de sa protagoniste. Eva devient les yeux, les pieds et la parole de Lila Avilés. Car si nous savons qu’elle est mère célibataire, c’est par quelques courtes scènes explicatives (les appels téléphoniques, ce moment érotico-mélancolique seule dans une chambre). Si nous savons qu’elle travaille de nombreuses heures, c’est par ces douches récurrentes dans l’hôtel, c’est par cette cafétéria dans l’hôtel, et par les nombreuses ellipses où le nombre de journées déroulées par le récit est incalculable. LA CAMARISTA propose alors bien plus qu’une journée type, ou la description type du travail d’une femme de chambre. Dans les allers et venues de Gabriela Cartol (magnifique de retenue et de sensibilité calme, douce) entre les chambres et les étages, Lila Avilés met en scène un voyage au cœur de plusieurs univers.

Chaque chambre est une catégorie sociale différente, chaque étage est un objectif différent, chaque rencontre est un récit et des comportements différents. Ainsi, Lila Avilés tisse un récit assez large pour Eve, avec son histoire personnelle et intime, qui lui permet (et permet aux spectateur-rice-s) d’explorer et découvrir plusieurs petits récits. Ce que nous regardons dans LA CAMARISTA, dans un hôtel luxueux et grâce aux mouvements d’Eva, est une miniaturisation du monde (et donc de la société mexicaine). Sans jamais questionner, juger, dénoncer ni caricaturer les différents personnages de passage, Lila Avilés est plutôt dans l’intention de mettre la situation personnelle d’Eve face à tout ce monde extérieur. Là où de nombreux d’autres cinéastes feraient traverser Eve dans plusieurs rues, plusieurs maisons, plusieurs villes même, Lila Avilés laisse ce monde extérieur venir à la rencontre du monde d’Eve. Là est toute la force de LA CAMARISTA, parce que la mise en scène concentre toute la diversité de la société dans un seul et même lieu, celui du luxe, mais vu grâce aux yeux et aux pieds d’une personne qui n’y a accès que lorsqu’il faut tout remettre en place et tout nettoyer. Lila Avilés a le geste bienveillant : celui où les gestes des employé-e-s à peine considéré-e-s permettent de faire vivre ce monde plus avantagé (comme cette fabuleuse scène d’ascenseur avec deux françaises qui ne regardent ni ne parlent pas du tout à Eve). Grâce à cela, la mise en scène de Lila Avilés permet de voir Eve comme une personne complètement encrée à l’espace (appartenant donc à l’hôtel, comme si elle fait « partie des murs » selon la célèbre expression). Alors qu’elle fait vivre quotidiennement le fonctionnement et l’image des chambres, Eve est entourée par le mouvement. Comme si son mouvement est automatique, comme si sa répétition fait qu’il n’est plus si visible et détaillé.

En suivant donc toujours de très près Eve, et ne dérivant jamais sur les personnages secondaires (ces clients de passage), car Eve n’est pas un vecteur mais elle se confond avec la caméra, LA CAMARISTA explore le mouvement furtif et vain du monde extérieur, pour mieux glorifier et rendre émouvant les mouvements de la femme de chambre. On pourra cependant reprocher à Lila Avilés de ne pas chercher à davantage prononcer esthétiquement cette distinction des mouvements. Alors que Eve permet de découvrir plusieurs petits récits et plusieurs univers, ceux-ci ne sont jamais formalisés, ils ne sont que matérialisés. Il est dommage de voir que la miniaturisation de ce monde extérieur est monotone dans son esthétique, qu’il n’y a pas de recherche de différentes atmosphères. Et heureusement, l’esthétique laisse l’univers tragique d’Eve dans notre imagination, dans la suggestion. Ses attitudes répétitives, méticuleuses et systémiques sont tout de même parsemées de bienveillance. Autour de ce travail incessant et monotone, les personnages de passage arrivent à nuancer le quotidien et les émotions d’Eve, mais la protagoniste a aussi l’occasion d’avoir des rêves sur la longue durée. Quelques touches permettent au film d’avoir une dimension romanesque et imaginaire, au sein de cette réalité assez dramatique : la quête d’une belle robe rouge, l’apprentissage via quelques cours en groupe, et également l’opportunité d’accéder au 42e étage (comme une promotion). Dans ce film silencieux qu’est LA CAMARISTA, Lila Avilés redonne calmement / délicatement mais avec conviction une dignité et une force à sa protagoniste, alors qu’elle est fatalement déconnectée du monde extérieur, car la sienne est isolée et malheureusement réduite.


LA CAMARISTA
Réalisé par Lila Avilés
Scénario de Lila Avilés, Juan Carlos Marquéz
Avec Gabriela Cartol, Teresa Sanchez, Agustina Quinci
Mexique
1h40
17 Avril 2019

3.5 / 5

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