Jumbo, de Zoé Wittock

Jumbo, de Zoé Wittock

Le cinéma de genre reprend une belle place dans le paysage cinématographique français, depuis quelques années. De plus en plus de films de genre voient le jour, et trouvent leur audience. Ces films sont surtout des inspirations des codes du cinéma de genre, pour prendre des chemins différents et nous offrir de nouveaux gestes / de nouvelles idées. Bertrand Mandico, Eva Ducourneau, Yann Gonzalez, Xavier Gens, Pascal Laugier, Hélène Cattet, Bruno Forzani et bien d’autres sont autant de cinéastes français-es qui font revivre l’âme d’un cinéma de genre en France. Ils & elles ont tou-te-s leur propre regard sur le genre, si bien que chacune de leur esthétique leur est propre. Le cinéma de genre français se renouvelle donc par sa capacité à composer plusieurs primes de lectures. Avec son premier long-métrage JUMBO, Zoé Wittock montre que le film de genre n’est pas si compliqué à imaginer, lorsqu’on ne se limite pas à des codes et des idées. Le long-métrage est un mélange savoureux entre le drame et le fantastique, entre le social et le rêve. Comme les cinéastes cités-e-s précédemment, Zoé Wittock ne fait pas du cinéma de genre. Ils & elles empruntent au genre, pour partir dans d’autres directions bien plus intéressantes.

JUMBO se nourrit de l’étrange qui caractérise le cinéma de genre, afin que sa protagoniste Jeanne – jeune femme timide – puisse trouver son envol et s’affirmer personnellement dans un ailleurs. Le terme d’attraction n’est pas si anodin, tant le manège est un divertissement qui attire le public par son apport d’adrénaline, mais aussi attire aussi les émotions et sensations de Jeanne. Comme la fonction du manège, Jeanne prend son envol dans la relation qu’elle entretient avec Jumbo. C’est bien l’étrange, l’inhabituel, l’hors du commun qui permet de pimenter tout le réel qui entoure cette relation. Jeanne parcourt son quotidien sans passion, avec une forme de mécanique du besoin (notamment celui de travailler). Tandis que cette étrange relation est le moyen pour elle de se découvrir. Le désir, la passion et le plaisir deviennent alors une aventure fantastique, un mouvement vers un autre endroit de l’intérieur intime, quelque chose qui ne peut s’inscrire dans la réalité quotidienne du foyer familial. Jeanne se détache de tout le reste, pour vivre son aventure sentimentale. Comme elle le dit si bien à sa mère : « je n’ai pas choisi ». Ce n’est pas un choix, mais une découverte. Zoé Wittock se nourrit du cinéma de genre parce que cette découverte est l’ouverture d’un espace inconnu, révélant son existence insoupçonnée et venant perturber les habitudes des personnages.

Une ouverture qui entraîne Jeanne, à la fois son corps / son esprit / son cœur, dans la nuit. Qui dit étrangeté fantastique dit imaginaire. Un voyage très intime pour Jeanne, mais qui lui est bien réel. C’est toute la force de JUMBO : la dimension fantastique n’est autre que le réel, car la caméra de Zoé Wittock invite à vivre l’expérience de Jeanne, à la suivre. L’imaginaire est donc chez les personnages secondaires, qui tentent de vivre leurs désirs et leurs pulsions, mais coincés dans la distance. Pour suggérer cet aspect concret de ce que vit Jeanne, JUMBO est plein de moments très sensoriels, n’hésitant pas sur les gros plans de composants du manège, sur des scènes très organiques et parfois érotiques, jusqu’à même parfois effacer l’arrière-plan pour ne plus que cadrer Jeanne à l’intérieur du manège qui s’anime seul. La nuit est alors cet espace où il est possible de vivre des instants très forts, vibrants, passionnés. La nuit est un espace d’exacerbation d’une intimité dissimulée, le moment où la découverte des sensations peut se révéler totalement. La nuit transforme l’imaginaire en un réel sensoriel.

Ce qui donne parfois un côté mental au film, avec un cadre très fasciné par ce qu’il voit. Quand le récit se déroule en pleine journée, le film ne cherche jamais à déborder ou à convertir les émotions. Le naturalisme des scènes de journée suffit à saisir la pénibilité, la torture du quotidien. La caméra a juste besoin d’être présente, et de laisser les comédiennes opérer leur alchimie pour témoigner de la dramaturgie du quotidien. La relation fusionnelle entre mère et fille est très troublante parce que la mise en scène accentue toujours un sentiment d’éloignement et de tension électrique entre les personnages. Comme si la relation est toujours sur le point d’éclater. Ainsi, en scène de pleine journée, la caméra a seulement besoin de suivre ses personnages pour les voir. Alors que le voyage vers la nuit, vers l’aventure étrange, vers la découverte sentimentale a besoin d’un élan, d’un mouvement. Dès que la nuit arrive, le cadre quitte le juste milieu entre mère et fille, pour plonger dans l’esprit et le cœur de Jeanne. Un côté mental parce que dans son voyage vers la nuit, JUMBO est comme un voyage vers un inconscient qui se libère.

La nuit, le manège, l’aventure sentimentale sont trois espaces qui ne forment qu’un seul au final : celui qui définit à la fois une passion et un refuge affectif. Comme les lumières de l’attraction qui s’illuminent dans la nuit lorsque Jeanne s’y aventure, la photographie de JUMBO montre la beauté d’une passion incontrôlable et qui se révèle pour la première fois. Avec le manège et dans la nuit, c’est l’espace où Jeanne se sent le mieux, où elle se libère et devient entièrement elle-même, faisant corps avec l’attraction – aussi bien physiquement dans la mise en scène qu’avec la distance du cadre. Malgré le propos qui manque parfois de subtilité, là n’est pas le plus important, parce que Zoé Wittock met en scène un espace qui fait peur (aux personnages secondaires intolérants) mais qui se révèle plein de tendresse, de générosité et de beauté quand le regard et le corps (donc le cadre) s’y intéressent de plus près. Telle une caméra complètement hypnotisée par ce qu’offre cette découverte des sentiments, y voyant la beauté de l’étrange, où s’y cache quelque chose de passionnant. C’est parce que Zoé Wittock va jusqu’au bout de son dispositif, de cette hypnose et de cette libération de l’inconscient, que le film prend des risques et ne se pose aucune limite de ton ou d’esthétique, faisant de JUMBO un vrai bijou du cinéma de genre français.


JUMBO ;
Écrit et Dirigé par Zoé Wittock ;
Avec Noémie Merlant, Emmanuelle Bercot, Bastien Bouillon, Sam Louwyck ; 
France ;
1h33 ;
Distribué par Rezo Films ;
1er Juillet 2020.