Journeyman

Journeyman

Paddy Considine a clairement retenu beaucoup de choses dans toute son expérience d’acteur. Artiste caméléon, il est aussi bien au cinéma qu’à la télévision, mais aussi scénariste et réalisateur. Déjà très intéressant avec TYRANNOSAUR sorti en 2012, le « jeune » cinéaste continue dans son thème : la violence qui amène à l’auto-destruction. Ici, il joue lui-même le rôle principal d’un boxeur qui conserve son titre champion au terme d’un combat compliqué, mais qui subit un choc cérébral quelques heures après. Cependant, le film de Paddy Considine pose la boxe comme moteur et le laisse ensuite au second plan, pour mieux se concentrer sur les relations humaines, et comment cette grave blessure (qui fera de lui ce que l’on nomme chaleureusement aujourd’hui « un légume ») affecte son mariage, sa famille et ses amitiés.

Paddy Considine nous livre ici un véritable conte tragique. Là où la violence amène à l’auto-destruction, il faut savoir travailler sur soi, pour re-gagner ce qui a été perdu. Entre le bruit de la foule et des proches, il y a le silence d’une vie bouleversée. Entre les deux, il y a la recherche de l’humanité qui est enfouie derrière la violence de l’humain. Pour cela, Paddy Considine réussit à atteindre une grande justesse de jeu. Donnant beaucoup de lui, l’acteur-réalisateur donne de sa personne et livre son corps à la performance. Sans être maniériste, Paddy Considine utilise quelques manières et tocs pour son personnage, afin d’explorer la renaissance d’un homme qui perd tout. Véritable jeu délicat, qui peut à la fois s’intensifier et s’attendrir en un seul mouvement. A ses côtés, il y a la fabuleuse Jodie Whittaker. Toujours aussi douce, tendre et avec une vraie présence naturelle, elle offre la balance parfaite au personnage de Paddy Considine. Son jeu de regards et ses sourires simples (mais magnifiques) sont la marque d’un jeu aussi naturel que parfait.

Il faut avoir l’oeil et la mémoire bien aiguisé-e-s, pour remarquer que dans les tous débuts du film, une scène se répète à quelques minutes d’intervalle (le temps d’un aller-retour aux urgences d’un hôpital). Paddy Considine, assis sur le canapé, présente deux sensations différentes. La première est un mélange de douleur et de satisfaction, la seconde est un mélange de perdition et d’impuissance. Alors que, dans un même champ/contre-champ, Jodie Whittaker regarde Paddy Considine de deux manières différentes. La première fois, il y a l’assurance de sa victoire et la joie de son retour au domicile. La seconde fois, il y a la tristesse et l’inquiétude d’une femme envers la condition de son époux.

Et durant tout le film, il y a un grand travail sur le montage. Que ce soit dans des scènes en montage parallèle pour suggérer une idée, faire monter la tension, ou accélérer une sensation chez le spectateur. Ou alors à travers la présence de souvenirs qui causent une souffrance traumatique. Ou même quand il s’agit d’attendre patiemment et longuement dans une solitude. Même les changements de point de vue sont si fluides, qu’ils ne cassent jamais le rythme du film. Tout simplement parce que JOURNEYMAN est un film qui se concentre sur la réaction de l’être humain, sur sa manière de gérer la destruction qu’il cause. Mais aussi parce que JOURNEYMAN est un film d’ambiance, où la perte d’un trophée représente le symbole fort d’un homme qui tourne la page. Il suffit juste, à Paddy Considine, de placer son cadre au bon endroit pour définir le geste qui noircit une intimité.

JOURNEYMAN est un grand coup de poing, tout en restant humble et plein de tendresse. C’est parce que Paddy Considine aime ses personnages que son film est si beau et touchant. Jamais dans l’excès, l’acteur-réalisateur sait toujours où exactement placer son cadre pour juste laisser ses personnages vivre. C’est le détail qui fait tout la différence. Avec ses travellings légers et presque lents, avec ses plans fixes (parfois longs), avec son refus de s’attarder sur les quelques plans larges, Paddy Considine fait de la caméra l’accompagnateur perpétuel de chacun de ses personnages. C’est l’intimité qui brûle dans le film, ce n’est pas une question de rédemption ou de jugement. Avec une telle mise en scène, où Paddy Considine suggère habilement l’influence d’un environnement et sa signification sur une intimité, JOURNEYMAN réussit à montrer que chaque espace représente à la fois un danger mais aussi un élément de référence sentimentale.

JOURNEYMAN
Réalisé par Paddy Considine
Scénario de Paddy Considine
Avec Paddy Considine, Jodie Whittaker, Paul Popplewell, Tony Pitts, Matt Insley, Brendan Ingle, Anthony Welsh
Royaume-Uni / 1h32 / 2018

5 / 5

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