Jauja

Jauja

Écrit et Réalisé par Lisandro Alonso. Avec Viggo Mortensen, Viilbjork Malling Agger, Ghita Norby, Adrian Fondari, Esteban Bigliardi, Diego Roman Harillo, Mariano Arce. Argentine / Danemark. 100 minutes. Sortie française le 22 Avril 2015.

Le film de Lisandro Alonso peut se voir de plusieurs manières. Comme un western, ou comme un film d’époque. Facilitons-nous la tâche : le film emprunte aux deux genres. Ce n’est pas commun, si ce n’est que cette oeuvre a des airs de westerns célèbres. Quand on regarde le désert et son étendue infinie, la quête du protagoniste, l’élément perturbateur (un personnage féminin), etc : on se rappelle forcément des films de John Ford. La comparaison s’arrêtera là. Parce que le cinéaste argentin va chercher un contexte historique pour démarrer son intrigue, et exposer ses personnages. Aussitôt, l’exposition prend des allures romanesques dans les attitudes, et légèrement dans le texte.

Pourtant, il ne faut pas se fier à cette exposition. Même si quelques moments absurdes apparaissent (un soldat se masturbant dans une marre, des morses au loin sur les roches, …), le film ressort une abstraction à tout instant. On ne sait jamais ce que les plans veulent montrer, ou il veut se diriger. Explosion des conventions, avec notamment le retour à un format carré, une esthétique qui joue sur l’illusion poétique, et une narration débridée. Tout cela au profit d’une oeuvre qui bouscule sans cesse ses situations précédentes. Il y a souvent des ruptures d’échelles de plans, ce qui permet de déstabiliser davantage le protagoniste. Après un plan général sur Viggo Mortensen grimpant une petite montagne, on le voit allongé au sommet pour dormir. Dans ce plan rapproché, une musique électrique vient perturber la tranquillité de la nuit.

Cette scène montre également la question temporelle posée. Tout est étiré le plus possible, pour aller vers une abstraction de l’utilisation du temps. Ce n’est plus la durée du film, ou le temps passé dans le désert qui compte. Ce qui importe est le temps à l’intérieur du personnage de Viggo Mortensen. De scène en scène, il parait arriver à bout de ses moyens. La temporalité dans le film est le point central de l’intrigue. Plus le temps passe, plus le désert se montrera difficile à vivre. Et plus le temps coule, plus l’esthétique se tournera vers la contemplation. C’est grâce à cette temporalité du personnage que le film devient poétique. Parce que c’est le sort du personnage qui est en suspens, alors qu’il marche indéfiniment dans le désert.

Tout ceci crée un trouble de l’aventure. Un western peut s’apparenter à une aventure, mais la dimension historique vient rattraper ce lien. Dans le désert, Viggo Mortensen marche sans cesse. Et chaque nouveau pas est un élément de plus dans son aventure. Avec le trouble temporel, il faut ajouter un trouble spatial. L’acteur est tel un intrus dans cet espace infini. On remonte ici à la conquête des déserts, mais le film est bien plus tragique envers l’humain. Car Viggo Mortensen représente l’élément perturbateur, ce n’est pas l’espace désertique. Plus le protagoniste avance, plus le désert va le consumer. Comme si l’espace devenait les abysses de l’être humain. Au fur et à mesure, l’être va se désintégrer pour errer dans ce désert, et perdre toute notion de raison et de sensibilité.

A partir de là, le film plonge dans une radicalité théâtrale. Dans sa mise en scène, Lisandro Alonso semble placer ses acteurs au devant de la scène. Prêt à tomber, tant leurs attitudes sont des arguments à se noyer dans les abysses du désert. Les nombreux plans fixes et le peu de mouvements de caméra, suivent ceux des acteurs (surtout Viggo Mortensen). Chaque geste parait brutal et sauvage, tant l’humain tient à s’imposer dans ce désert. Puis, même si les dialogues sont en petite quantité, le texte suit cette idée de radicalité théâtrale. Les abysses provoquent des réactions tragiques ordinaires, rien ne se démarque. Si ce n’est pour souligner des évidences, et suggérer le lien entre réel et irréel.

Le film peut se voir comme une ré-organisation d’un chaos encore dans ses prémices. Le cadre, par son format carré, est très explicite sur l’importance accordée au paysage. L’espace est présenté dans toute sa splendeur, surtout quand il engloutit petit à petit le personnage de Viggo Mortensen. Mais surtout, ce cadre permet de resserrer la profondeur de champ, tout en modelant un espace perpétuel. Par ses couleurs, le paysage semble se ressembler dans chaque plan. Pourtant, le protagoniste progresse, et l’étendue infinie du désert est l’ouverture impossible à franchir.

4 / 5

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