In Jackson Heights

In Jackson Heights

Écrit et Réalisé par Frederick Wiseman
Etats-Unis / 188 minutes / Sortie le 23 Mars 2016

Après les récents et fascinants NATIONAL GALLERY et AT BERKELEY, Frederick Wiseman quittent le monde des institutions et se promène dans un quartier du Queens (à New York), nommé Jackon Heights. Avec son équipe toujours aussi réduite, une nouvelle fois en tant que scénariste / producteur / preneur de son / monteur / réalisateur (on lui doit donc du respect), il laisse la caméra capter des situations et n’intervient jamais. Il n’a jamais été l’intention de Wiseman d’effectuer des interviews, des commentaires off ou d’ajouter de la musique au montage. Il est également toujours absent du dispositif : c’est-à-dire qu’il ne suggère jamais la présence de la caméra ou la sienne. Il faut que le spectateur agisse de lui-même, qu’il s’interroge sur ce qu’il voit et ce qu’il entend (parce que Wiseman est un grand capteur de la parole), qu’il oublie la caméra et puisse s’intégrer aux espaces filmés.

C’est pour cela que le cinéaste a toujours le même schéma narratif, qui est davantage une scénarisation au montage qu’un tas de feuilles de papier. Chez Wiseman, le tournage n’est que la première étape de l’exercice, qui ne dure généralement pas longtemps (excepté pour AT BERKELEY où il s’y est posé tout un semestre) alors que la seconde étape du montage dure plusieurs mois. Le cinéaste parlait, il y a quelques années, de ses films comme des mosaïques. C’est encore le cas avec IN JACKSON HEIGHTS, qui conserve le schéma du montage alterné, brisant une quelconque chronologie spatio-temporelle, pour ainsi disséquer une communauté où l’individualité se tourne vers le collectif. Le principe est alors simple : filmer inlassablement des événements ou situations (réunions, manifestations, célébrations, discussions entre amis ou voisins, …) et les séparer par des vues contemplatives sur le quartier. Comme des transitions où le spectateur se voit offrir des temps-morts, avant de plonger dans une nouvelle réflexion.

La réflexion à laquelle est invitée le spectateur ici, se focalise sur la question de l’identité. Pour éviter tout malentendu, toute obsession et discordance, Wiseman se retire à nouveau du champ d’action. Il laisse la caméra agir en témoin, pour le spectateur ; il n’y a aucun point de vue qui le manipule. Donc la question de l’identité est arborée et soutenue par les habitants même du quartier Jackson Heights, entre eux. La caméra ne fait qu’inviter le spectateur à participer à la réflexion. Celle-ci explore les idées et les efforts, parmi la diversité humaine contenue cette communauté. Loin de critiquer un système politico-social, le documentaire développe une réflexion autour des difficultés d’intégration, d’expression, de liberté, d’échanges, d’opportunités, … qui sont les marqueurs opposant l’individualité et le collectif. Le vivre ensemble est épluché pour trouver à quel point la diversité humaine reste encore une lutte.

Parce qu’au fond, le film de Wiseman peut se voir comme une lutte intemporelle. Avec son montage alterné, il exprime une question qui n’a ni début ni fin. Elle se pose et se développe quotidiennement, à tout instant aléatoire, pour des choses des plus basiques (qui deviennent les arguments les plus forts). En quelque sorte, le documentaire propose de voir cette lutte avec un côté sombre. Parce que la réflexion de l’intégration de l’individualité dans le collectif, à travers la diversité humaine, ne se fait pas sans évoquer des situations et des expériences douloureuses. Même la parade PRIDE en faveur de la communauté LGBT, bien que remplie de tendresse et de valeurs importantes, est une preuve du dysfonctionnement de la diversité humaine. Mais ce n’est pas plus une critique envers le système social, qu’une démonstration d’un roulement qui ne tourne pas dans le bon sens. L’image est erronée et le film s’en empare : avec toutes ces couleurs dans chaque plan de chaque séquence-situation, le film prône le feu d’artifice dans la sombre lutte intemporelle.

Tout y passe dans cette question de l’identité : la pauvreté, la religion, l’orientation sexuelle, la couleur de peau, l’origine géographique, etc. Ce que montre ce documentaire in situ, c’est la chute d’une utopie : celle qui rend l’image propre et belle d’un collectif rayonnant. Or, le fait de disséquer cette communauté permet de comprendre à quel point la diversité humaine est toujours un problème, qui ne possède ni marqueur spatial ou temporel. La chute de l’utopie n’est pas progressive, car elle existe dès le commencement du documentaire. Elle est permanente et stagne dans l’environnement des personnes filmées. Alors, il faut s’exprimer et établir des actions, pour que les efforts d’intégration permettent à l’individualité de rencontrer un collectif sans faille. Un film fort et tendre, bien qu’un peu trop long via quelques répétitions.

5 / 5

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