In Fabric

In Fabric

Le cinéma de Peter Strickland est inqualifiable. Il est même impossible de le ranger dans le cinéma britannique du XXIe siècle(qui, à bien des égards, est plein de diversité et de surprises).On ne fera que mentionner le nom de Ben Wheatley à la production de IN FABRIC. Ben Wheatley est celui qui a réalisé, entre autres, HIGH-RISE, KILL LIST et FREE FIRE, ayant également réalisé deux épisodes de la série DOCTOR WHO. Notez bien ce nom quelque part, on reparlera de lui dans de nombreuses années. Bref, Peter Strickland est peut-être encore plus fou et perché que Ben Wheatley, mêmes’ils font partie d’une mouvance du cinéma britannique qui se range du côté de l’exagération et l’expérimentation esthétique (dans un sens positif), une mouvance où l’on pourrait également citer Jonathan Glazer (UNDER THE SKIN). Si bien que le nouveau film de Peter Strickland peut en repousser plus d’un. Ce n’est surement pas un film pour le tout public, mais pour un public averti du genre ou un public ciblé qui connaît l’oeuvre du cinéaste.

Avant d’être un film dénonçant l’industrie de la mode, IN FABRIC est surtout un film d’esthétique. Trip fantasmagorique total, le film laisse la part belle à un mélange savoureux entre la folie, le psychédélisme, le fantastique, le surréalisme et l’expérimental.Tous ces éléments font de IN FABRIC une expérience rare de cinéma,où l’esthétique est le principal élément mis à disposition du/de la spectateur-rice. Mais il faut savoir que ce mélange savoureux des esthétiques n’est pas quelque chose à prendre au plus grand sérieux. Ce n’est pas non plus une farce, mais Peter Strickland pousse toutes ses idées esthétiques jusqu’au bout. On n’a rarement utilisé aussi positivement le terme d’exagération. Parce que là où les films sociaux britanniques poussent à fond leur propos social, IN FABRIC pousse son esthétique jusqu’à l’étrangeté. On ne ressort pas indemne d’une séance pareille : on ne sait pas vraiment quel avis apporter, et surtout on se demande ce que l’on vient devoir. Et Peter Strickland le sait très bien lui-même, car tout au long du film, il fait perdurer ce mélange savoureux et étrange,jusqu’à utiliser des motifs de répétition tout en construisant une direction sinueuse à son récit.

On ne vous dévoilera jamais le récit d’un film, mais il faut comprendre que ce type de cinéma ne propose pas nécessairement les personnages humains comme étant les protagonistes. Le personnage principal se situe ailleurs. Et c’est ce qui rend IN FABRIC encore plus intéressant ! Dans le récit, il y gravite plusieurs personnages, que l’on croirait protagonistes. Or, le film fait semblant de s’intéresser aux premiers personnages qu’il présente et qu’il développe. Bien que ces premiers personnages ont une très belle construction personnelle, le/la spectateur-rice n’est pas dupe.Les personnages suivants sont moins développés, et cela permet au cinéaste de se focaliser davantage sur ce qui l’intéresse le plus :le mélange savoureux entre la folie, le psychédélisme, le fantastique, le surréalisme et l’expérimental. Même si le propos autour de l’industrie de la mode est l’élément de fond principal,le cas de la robe rouge maléfique est très important. Parce que tout tourne autour de cette robe. Sa couleur rouge fait évidemment allusion au sang, mais sa couleur rouge est également celle qui ressort le plus dans une esthétique sombre. La robe se distingue à chaque coin du cadre, et s’élève comme un cauchemar qui prend vie.

Ce cauchemar se retrouve pleinement dans la mise en scène de Peter Strickland. Au-delà du mélange savoureux entre la folie, le psychédélisme, le fantastique, le surréalisme et l’expérimental, IN FABRIC a aussi sa part de comédie. Une facette qui se caractérise par une mise en scène de l’absurde. Le cinéaste sait exactement à quel endroit placer sa caméra, pour que le cadre capte au mieux les attitudes les plus absurdes de tous ces personnages interlocuteurs des protagonistes. Que ce soit le directeur du magasin, la vendeuse très énigmatique, les employées fétichistes des mannequins en PVC, ou même les deux employés de la banque, il y a dans la critique du cinéaste un côté moqueur. Sa critique n’est pas brute,elle se dote d’une mise en scène qui tend à faire des attitudes de ces personnages quelque chose d’anormal. IN FABRIC montre toute l’absurdité permanente du capitalisme qui dévaste les classes moyennes.

Il y a tout de même une sorte de sensualité dans l’esthétique et la mise en scène de Peter Strickland. Bien que l’esthétique faite de mélanges prend énormément de place, IN FABRIC se transforme petit à petit en un film de fantômes. Ceux qui s’arrachent les cheveux,se foutent des claques, cassent des vitrines, etc… pour résumé ceux qui deviennent l’ombre d’eux-mêmes pour combler leurs désirs.Là où le film explore le rêve de personnages au travers de leurs désirs, il se construit véritablement tel un cauchemar éveillé qui prend possession de ses pauvres protagonistes, soumis au pouvoir surréaliste et absurde d’un monde corrompu.


IN FABRIC
Écrit et Réalisé par Peter Strickland
Avec Marianne Jean-Baptiste, Sidse Babett Knudsen, Leo Bill, Hayley Squires, Julian Barratt, Jaygann Ayeh, Gwendoline Christie, Caroline Catz, Richard Bremmer, Steve Oram, Karl Farrer


Royaume-Uni
1h58

4 / 5