L'île au trésor

L’île au trésor

Filmer un espace, et le mettre en scène comme moteur de la narration, est surement l’un des gestes cinématographiques les plus compliqués qui soit. C’est pourtant cet aspect du cinéma que je recherche et que je défend, en tant que critique. Guillaume Brac, qui a séduit avec UN MONDE SANS FEMMES, avec TONNERRE et qui a remporté le Prix Jean Vigo pour la première partie de CONTES DE JUILLET (qui sortira le 25 Juillet), met à nouveau tout son cœur dans le naturalisme des espaces – à la recherche de ce qu’ils peuvent apporter à des personnes différentes. Le cinéaste est presque dans un cinéma de saisons, avec la fin de l’été dans UN MONDE SANS FEMMES, le plein hiver avec TONNERRE et l’été qui défile dans L’ÎLE AU TRÉSOR. Mais surtout, peu importe la saison dans laquelle s’inscrit son film, Guillaume Brac a toujours ce geste du paysage fantasmé, ce paysage qui crée la pulsion émotionnelle et sensorielle. Ainsi, à nouveau dans ce nouveau film, le cinéaste capte parfaitement l’horizon, synonyme d’imaginaire dans un espace aussi paradisiaque.

Un imaginaire porté par la nature de l’espace. Guillaume Brac, depuis son court-métrage LE NAUFRAGÉ, fait des espaces qu’il filme un théâtre joyeux. Un théâtre de relations humaines, un théâtre sociétal, où se mélange l’amour, l’amitié et les désirs. Dans L’ÎLE AU TRÉSOR, le cinéaste pousse son intérêt pour les espaces dans la frontière entre documentaire et fiction. Là où le cadre qui se concentre sur des témoignages ou des expériences en petits groupes, le cinéaste capte des micro récits individuels qui créent une fiction imaginaire (la séduction des plus jeunes, la nostalgie d’une réunion en famille, etc). Et là où le cadre qui contemple (en plans larges) les mouvements qui se mélangent dans le centre, le cinéaste capte un réel qui incite à créer son propre micro récit, à créer un imaginaire, tout en restant dans ce réel concret. Mais là où le film va plus loin dans le rapport entre documentaire et fiction, est quand Guillaume Brac comprend que – comme Frederick Wiseman -, il ne doit pas filmer que les clients. Il compose son imaginaire avec également l’apport des employés (sécurité, animateur-rice-s) et les dirigeants assis à une table. Comme des metteurs en scènes, les dirigeants et les employés veillent à ce que l’imaginaire soit accessible et inoffensif à tout instant.

Cet imaginaire (et donc cet espace) a évidemment un impact sur les personnes filmées, aussi bien les clients du centre que les employés. Terrain d’aventures, de drague et même de transgression pour certains. Terrain de refuge, d’évasion et de nostalgie pour d’autres. Même si l’extérieur est entièrement dans le hors-champ, le documentaire fait résoner les troubles de la réalité extérieure. Peu importe qui est filmé par le cadre (aussi bien large que serré), l’espace devient une sorte de quête mythique pour les gens. Ils y voient un moyen de répondre à l’appel des pulsions, des émotions. Avec ce film, Guillaume Brac gommer la frontière entre le réel et la fiction, et même entre les différents « milieux sociaux ». Cet espace réunit des gens totalement différents, il trouve un point commun et les place au même niveau dans la quête du plaisir imaginaire. C’est là que la saison prend tout son sens. Ce que réussit à capter Guillaume Brac, est la fonction rêveuse et envoûtante d’un tel espace. Là où ce centre de loisirs, aussi diversifié par les activités et les gens, est un argument idéal pour relâcher les sentiments, les émotions et les écarts qui vont si bien aux vacances d’été.

Comme les personnages de Laure Calamy et de Constance Rousseau dans UN MONDE SANS FEMMES, les clients y recherchent l’imaginaire et le rêve éphémères. Grâce au documentaire, Guillaume Brac contemple et explore ce qui semble irréel, mais qui s’avère être bien réel : un espace qui permet vraiment d’échapper à un extérieur monotone. Pas besoin de la fiction, ce documentaire met en images l’idée derrière les vacances d’été. Le plus beau geste de L’ÎLE AU TRÉSOR, c’est bien de réussir à croire au paradis terrestre en ouvrant les yeux (soit sur la plage et les berges du centre, soit devant le grand écran de cinéma). Ainsi, le mouvement permanent devient une circulation libre des sensations, des sentiments et des émotions. En plongeant dans cet imaginaire, le cinéaste filme une dramaturgie dans un artifice. Ce terme est correct parce que le centre n’est pas un lieu de vie, il est un lieu de passage. La vie est à l’extérieure, mais Guillaume Brac réussit à raconter la dramaturgie personnelle (une vie de banlieue, une vie de province, ou même une vie aisée) au sein d’un envoûtement.

L’ÎLE AU TRÉSOR
Réalisé par
Guillaume Brac
Documentaire
Pays : France
Durée : 1 h 37
Sortie française : 4 Juillet 2018

4 / 5
3 juillet 2018