Her Smell

Her Smell

Becky est une chanteuse rock célèbre, à la tête d’un groupe nommé « Something She ». Alex Ross Perry ne fait pas un faux-biopic (il s’en moque même, lors d’une séquence) et ne fait pas un film musical. Le cinéaste utilise la musique rock pour explorer l’extravagance et la frénésie d’une figure qui perd pied avec la réalité. HER SMELL propose donc de suivre des artistes dans les coulisses, entre quelques minutes sur scènes. La plupart du film se déroule soit en coulisses, soit en studio (et un autre lieu que nous ne dévoilerons pas). Cette extravagance et cette frénésie montrent la partie humaine abîmée derrière la figure célèbre, et comment cela affecte tous les personnages qui gravitent autour de Becky. Avec Elisabeth Moss totalement dévouée et possédée par son personnage, HER SMELL nous propose de vivre son parcours avec une grande intensité. La prestation de l’actrice est renforcée par les nuances qu’elle apporte selon les espaces et le temps. Le film se narre sur plusieurs années, et dans plusieurs espaces différents.

HER SMELL est comme une symphonie frénétique en 5 temps. Non pas un enchaînement de séquences, mais une mélodie sans refrain qui fait monter l’intensité avec de redescendre calmement. Chaque temps a sa propre composition et son propre tempo. Alex Ross Perry nous propose d’abord une exposition fougueuse, une entrée dans l’univers sans temps mort. Il n’y a pas de calme avant la tempête, car la tempête est déjà présente, et c’est tout ce qui intéresse le cinéaste. Tant mieux, car la symphonie va augmenter son tempo au fil des nouvelles séquences, parfois avec un tempo plus lent mais suggérant une tragédie plus forte. Le deuxième temps est celui où tout explose : le présent est étiré, le futur est figé et le passé est évoqué. Les trois premiers temps sont à la fois une montée en adrénaline, mais peuvent aussi se voir comme trois variations d’un même état frénétique.

Sauf que chaque temps se distingue par son traitement, chaque temps a sa propre tonalité et sa propre mise en scène. Le premier temps est une exposition fougueuse, qui déambule dans l’extravagance de la mise en scène et dans les nombreux détails des coulisses. Alex Ross Perry inscrit déjà son film dans une psychose et un mouvement permanent. Sauf que le temps s’extirpe et n’est plus en harmonie avec les personnages, qui s’impatientent tous. Le deuxième temps est plus anxiogène, comme un climax qui pousse un film à entrer dans une ambiance thriller, ce qui correspond donc au troisième temps, beaucoup plus physique et presque psychédélique. Le quatrième temps se démarque par un grand saut temporel, où la douceur de l’isolement saisit le ton mélancolique et cathartique. Les mouvements s’arrêtent, s’immobilisent, et laissent place à des corps qui respirent (et une touchante scène au piano). Puis, vient le cinquième et dernier temps, l’épilogue qui joue aux réminiscences des trois premiers temps, mais avec une mise en scène davantage en alerte et rédemptrice.

Peu importe le temps / la séquence, rarement le/la spectateur est invité-e à vivre une spirale frénétique avec des personnages d’une manière aussi immersive. Chaque temps se déroule en huis-clos : en coulisses (loges et les couloirs qui les connectent), en studio (avec deux pièces et un couloir), une maison isolée. Telle la performance d’Elisabeth Moss qui écrase (presque) tout sur son passage, qui s’impose dans chaque recoin des espaces, la caméra écrase les corps des personnages et ne leur permet de respirer. Dans les trois premiers temps, HER SMELL est très découpé, beaucoup de plans courts s’enchaînent, avec des points de vue toujours différents, allant de regards en regards et de comportements en comportements. Avec ce rapprochement constant, ce mélange de caméra sur pied et de caméra à l’épaule, Alex Ross Perry crée une esthétique très claustrophobique entre le thriller et l’horreur. Et cela vaut également pour les deux derniers temps, avec la frénésie en moins. Les huis-clos sont filmés et montés comme les espaces de tous les dangers et de tous les problèmes. Ils sont également les espaces ouverts qui ne semblent pourtant pas offrir d’issue favorable.

A partir de cela, HER SMELL nous hypnotise dans un cadre qui casse complètement les frontières des espaces. Que ce soit dans les coulisses d’une salle de concert (où les couloirs poussent chaque pièce / loge à communiquer) ou que ce soit dans un studio (où la vitre ressemble davantage à un miroir déformant), le montage et l’énergie de la caméra montrent que le danger est à la fois dans le champ et hors-champ. Le cadre n’a plus de bordures, car la caméra couvre chaque petit espace de chaque lieu, créant constamment un vertige entre la paranoïa et le surréalisme. Pourtant, les plans serrés et les mouvements des corps rappellent toujours qu’il s’agit bien d’un réalisme cruel. Même le quatrième temps, dans une maison isolée où les mouvements s’immobilisent, a sa propre forme hypnotique. Dans cet isolement, loin de la société et hors du temps, la solitude et la mélancolie sont comme une purification qui épure également l’esthétique. Avec des plans fixes, Alex Ross Perry nous invite à contempler l’apparition des émotions. L’hypnose vient des huis-clos : là où le cadre n’a pas de frontière avec une esthétique très claustrophobique, les paroles semblent se perdre dans le chaos dont le film en tire son rythme et sa beauté authentique.


HER SMELL
Écrit et Réalisé par Alex Ross Perry
Avec Elisabeth Moss, Agyness Deyn, Gayle Rankin, Dan Stevens, Eric Stoltz, Amber Heard, Cara Delevingne, Ashley Benson, Dylan Gelula, Virginia Madsen, Eka Darville, Hannah Gross, Lindsay Burdge
États-Unis
2h15
17 Juillet 2019

4 / 5

🎙 C'est nouveau et c'est beau : le podcast d'Onlike donne la parole aux artistes et artisans qui font l'actualité de la musique en France et à l'international. Cliquez ici