Qui a tué Lady Winsley ?

Qui a tué Lady Winsley ?

Le genre du polar a des codes récurrents, une structure narrative qui lui est propre, et Hiner Saleem les utilise pour développer son récit. Sauf que QUI A TUÉ LADY WINSLEY ? n’est pas un polar, mais bien une comédie. Tout comme MY SWEET PEPPER LAND qui ressemble à un western mais se voit davantage comme un drame. Le point commun entre les deux ? Ce sont une comédie et un drame qui font le portrait d’une société, et plus précisément d’une communauté. Hiner Saleem part d’une structure, de codes de genre(s), afin de focaliser sa caméra sur un groupe de personnages et révéler une ambiance particulière. Parce que ce n’est pas le genre et ses codes qui crée l’ambiance, mais bien les interactions entre les personnages dans des espaces précis. C’est le(s) ton(s) abordé(s) et la mise en scène qui créent l’ambiance. L’enquête passe au second plan, au profit d’une absurdité (la succession d’événements) et d’une cocasserie (l’alternance entre le ton sérieux de l’enquête et le ton comique avec le portrait des locaux).

En distillant son propos politique dans la comédie, Hiner Saleem permet à son long-métrage d’être un récit de parcours, une aventure au sein même d’une communauté. Le déroulement de l’enquête devient alors le prétexte pour s’immiscer dans le quotidien de l’île et décortiquer une physionomie locale pas très joyeuse. Entre la question des origines, un propos contre la police et ses méthodes, le racisme montant des populations rurales, la dimension comique du film montre comment tout cela se développe avec un enchaînement absurde de situations. Ainsi, sans être juge ni irrévérencieux, Hiner Saleem fait de ce film une fable socio-politique. La comédie, qui vient rendre le côté polar plus agréable et moins sombre, permet de trouver un élan où le ton est constamment sur la balance. Le rythme et le montage sont donc régis par cette balance, par cette alternance des tons : les deux permettent d’entrer dans le film sous différentes manières. Alors que le polar est un genre à l’esthétique très codifiée, Hiner Saleem réussit à contourner cela en insérant une mécanique qui fait appel à l’imagination : tout est question de chemin, d’intégration dans une ambiance et de naviguer dans les esprits des personnages.

Un chemin qui s’effectue dans de nombreux espaces, souvent clos, qui révèlent tous des caractères mais surtout une ambiance réfractaire. Les espaces, dans un hiver brumeux qui encercle les personnages, profitent à l’ambiance troublante et à un effet de piège. Même si le film contient de nombreux personnages, les espaces hivernaux de cette île renforcent la dimension de vide dans la mise en scène. Avec des attitudes mélancoliques et une esthétique sinistre, les espaces sont très portés sur l’anéantissement. Aucun espace joli, aucun plan carte postale, la traversée de cette île par l’inspecteur est à l’image de l’ambiance : un voyage à travers l’absurdité d’une île anéantie habitée par une communauté hors du temps. Comme si, dans sa mise en scène entre mélancolie dramatique et cocasserie ironique, Hiner Saleem extrapole ses personnages pour les plonger dans l’imaginaire d’un monde qui sombre. Le mystère esthétique va de paire avec la découverte de l’île, que l’on effectue en même temps que l’inspecteur Fergan, amenant le film vers une comédie insoupçonnée.


QUI A TUÉ LADY WINSLEY ? (Lady Winsley)

Réalisé par Hiner Saleem
Scénario de Hiner Saleem, Thomas Bigedain, Véronique Wüthrich
Avec Mehmet Kurtulus, Ezgi Mola, Ergün Kuyucu, Turgay Aydin, Korkmaz Aslan, Mesut Akusta, Ahmet Uz, Lila Gürmen, Arin Kusaksizoglu, Senay Gürler, Ozgur Emre Yildrim

Turquie, France, Belgique
1h30
2 Janvier 2019 – Distribué par Memento Films

4 / 5

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