Emma, de Autumn de Wilde

Emma, de Autumn de Wilde

Dès les premiers plans, il y a des raisons de croire en cette nième adaptation. Ce tout début très rêveur, Emma sortant du lit et naviguant avec délicatesse dans la serre de fleurs, sur une photographie très accentuée sur le bleu. Et même lorsque le titre du film apparaît quelques secondes après, Emma se dirige vers la caméra dans ce long couloir étroit aux murs bleus. Pour ensuite parler à travers une porte avec l’une de ses dames de compagnies, dans deux gros plans très doux et mélancoliques. Cela dure une poignée de minutes, plus précisément deux scènes, puis le geste est balayé. Même si nous adorons Bill Nighy, parce qu’il est un formidable comédien et un homme très agréable (pour l’avoir rencontré au Festival de Dinard), sa première apparition à l’écran dans EMMA marque la fin de nos raisons d’y croire. Après un début rêveur et plein de délicatesse, la mise en scène accélère brutalement son tempo et devient une farce. Toute la profondeur émotionnelle et sensorielle des deux premières scènes sont bousculées pour laisser place à la pure comédie, accompagnée d’une musique véritablement irritante (qui se répétera tout au long du film, surement par manque d’idée).

Une irritation qui vient aussi du montage, très rythmé dans une cadence qui cherche à appuyer chaque petite attitude ici et là dans un même espace. Croyant faire des portraits, le découpage n’est autre qu’un moyen de chorégraphier la mise en scène déjà très mouvementée. À quoi bon rajouter du mouvement sur du mouvement ? Mis à part couper les plans dans leur élan, et ainsi faire de la caméra un simple objectif qui capture des morceaux de mise en scène ici et là. On retrouve bien dans ce geste les travaux passés de Autumn de Wilde, qui vient du clip vidéo. Mais un jour, il faudra dire aux cinéastes que la vidéo et le cinéma sont deux arts différents. EMMA est un film dont le montage et la bande son sont très tapageurs / criards. Cela colle parfaitement à l’idée de la cinéaste de rendre un film sur un ton très léger, comique à l’approche très solaire. Bien plus qu’une comédie, le premier long-métrage d’Autumn de Wilde se contente d’être une farce pendant ses deux heures, tout en se prenant très au sérieux. À de nombreuses reprises, le rire et la gêne sont si proches. À force de vouloir rester sur le film de la comédie, et y voyant un espace sûr pour dérouler tout son récit et toute sa mise en scène sans prendre de risque de faire des pas de côtés, EMMA suit son schéma tout tracé.

Un film bien inoffensif, qui devient de plus en plus lassant au fur et à mesure qu’il sort la même recette à chaque séquence. Autant il ne semble pas vouloir progresser vers d’autres idées, autant la critique de la bourgeoisie s’en retrouve donc très limitée. Tout est purement cosmétique dans le film, si bien que les personnages se résument pratiquement tous à de la dérision. Chaque personnage devient un amusement, davantage montrés comme des êtres purement farfelus, plutôt que de chercher à explorer leurs caractères odieux, féroces et mélancoliques. Il n’y a jamais rien de piquant dans cette mise en scène, Autumn de Wilde s’amuse juste à rire des attitudes de ses personnages. C’est sympathique pendant quelques minutes, mais cela montre la grande limite du projet. Bien dommage, car il y a pourtant une vision intéressante sur les espaces. Malgré une gestion du flou en arrière-plan parfois étourdissante et migraineuse, le cadre réussit souvent à renvoyer les personnages à leur petitesse dans un décor qui les dépasse. Les longs couloirs et les vastes pièces sont autant d’espaces qui montrent que leur grandeur est une vacuité, où les distances s’annulent toujours entre les personnages. Dans leur façon de gérer les espaces, le cadre et la mise en scène réussissent parfois à concentrer les interactions, à suggérer la suffisance du contact rapproché. Il y a la même intention avec les espaces extérieurs, avec un cadre très souvent généreux pour nous offrir de nombreux grands angles pour savourer toute la beauté de l’immensité des paysages naturels (qu’il y ait du soleil, de la pluie, de la brume ou de la neige).

Une manière d’augmenter les sensations procurées par la traversée de ces espaces, pour exacerber les ambitions, les statures et les frivolités des personnages. Au-delà de ce geste, les regards sont enfermés dans le champ du cadre, comme si les regards ne peuvent pas se diriger ailleurs qu’entre les personnages, comme si les corps étaient obligés d’utiliser qu’une infirme partie des espaces, fermant toute possibilité de mouvement adjacent. Très navrant quand on remarque que Autumn de Wilde s’emploie par moment à vouloir engager le cadre très proche des corps pour révéler l’embrasement des sensations derrière l’apparence des costumes. Un mouvement trop souvent délégué ensuite au texte : un manque d’insistance dans l’esthétique qui laisse la parole être un substitue à ce que l’image pourrait capter de plus profond. Comme si EMMA serait un constant déséquilibre entre l’image sensible et l’image désinvolte, misant avant tout sur la légèreté / la frivolité que sur ce que ces images racontent de la férocité des personnages. L’esthétique se concentre bien trop sur l’amusement solaire sans qu’il ne soit à quelconque moment la révélation d’une étude de personnages. Une façade jolie mais inoffensive.


EMMA ;
Dirigé par Autumn de Wilde ;
Scénario de Eleanor Catton, d’après le roman de Jane Austen ;
Avec Anya Taylor-Joy, Mia Goth, Johnny Flynn, Callum Turner, Josh O’Connor, Gemma Wheelan, Bill Nighy, Rupert Graves, Amber Anderson, Connor Swindells, Chloe Pirrie ;
Royaume-Uni ;
2h04.