Dumbo

Dumbo

« Anything is possible » (tout est possible) dit Eva Green, muse de Tim Burton, à la jeune Nico Parker dans une calèche qui traverse la foule en pleine célébration. Tout est possible donc, même le retour de Tim Burton à ce qu’il sait faire de mieux. Car on avait perdu le cinéaste ces derniers temps, dans ses écarts médiocres tels que MISS PEREGRINE, BIG EYES, FRANKENWEENIE, DARK SHADOWS, ALICE AU PAYS DES MERVEILLES. Depuis 2010 donc, une décennie où Tim Burton semblait avoir abandonné sa créativité pour rejouer ses mêmes idées, pour ne faire que des longs gimmicks. C’est donc avec joie que l’on découvre DUMBO, projet aussi casse-gueule que ALICE AU PAYS DES MERVEILLES dont nous ne nous sommes pas encore remis. Avec ce nouveau long-métrage, on peut donc à nouveau rêver avec Tim Burton, il est possible de retrouver son amour du cinéaste artisan, son amour de la « différence », et son amour pour la poésie baroque.

DUMBO est comme un retour aux sources pour Tim Burton, un retour à un cinéma personnel et intime, loin du fourre-tout esthétique et numérique de ces dernières années. DUMBO est rempli d’humanité, de sensibilité, que ce soit dans ses aspects numériques que dans son récit avec les personnages humains. Absent du long-métrage d’animation de 1941 et de la nouvelle d’origine, les humains du film de Burton lui permette de rattacher le public aux questions et au regard qu’il posent. Le cinéaste intègre la question de l’émotion humaine jusque dans les effets numériques, et évidemment dans les « différences ». Tout le monde sait que Dumbo est né avec des oreilles d’une taille surprenante, et cette « différence » est un moyen pour Tim Burton de développer autre chose. L’éléphanteau n’est pas réellement le centre du récit, il est le point de convergence / de raccordement avec tout ce qui est mis en scène autour. Grâce à Dumbo, Tim Burton explore les difficultés d’une famille qui doit se reconstruire, il explore le monde des artistes itinérants, il explore l’univers du spectacle vivant à travers l’artisanat de l’art, il explore l’industrie de l’art (avec une sorte de caricature métallique et sombre de Disneyland). Mais surtout, le petit plus de DUMBO, est absolument la position du regard. Tim Burton se met à hauteur d’enfant, il guide sa caméra, ses mouvements et son ambiance grâce aux deux enfants du film (brillamment interprétés par Nico Parker et Finley Hobbins). Le film devient alors une affaire de générations, une petite manière pour Tim Burton de transmettre ses questions à la nouvelle génération (la jeunesse) : celles de la tolérance, de l’acceptation, de l’amour, de la solidarité, de la folie du capitalisme, etc.

Le long-métrage se concentre alors sur un mouvement précis : celui où la « différence » (celle de Dumbo) permet de guérir les blessures des personnages humains. Ils et elles se retrouvent autour d’une même cause (l’art artisanal et surtout aider Dumbo), et en gagnent une force humaine qui leur fournit la joie et l’amour qu’ils avaient un peu perdu. Tim Burton livre donc un message à cette nouvelle génération qui baigne dans l’art et le cinéma depuis sa naissance. Comme les artistes qui composent la troupe de Medici (incroyable Danny DeVito), tout est question de bricolage, d’artisanat, de magie à l’état de base. Avant que cela ne se transforme brutalement et rapidement en un monde d’illusion qui ne cesse de vouloir regarder plus grand, et surtout plus bénéfique. Dans sa déclaration d’amour au spectacle vivant, Tim Burton met indéniablement en scène lui-même au sein d’une industrie qui s’appelle Hollywood. Il est évidemment question d’être soi dans un pays de merveilles, qui n’est qu’une pure illusion pour les artistes eux-mêmes. A l’intérieur de cette industrie capitaliste de l’art et du spectacle vivant, Tim Burton y fait vivre (grâce aux images) un monde imaginaire. Celui où il caricature les entreprises de divertissement, et y fait ré-apparaître les bricolages de l’art. Telle une réminiscence des bricolages de Méliès qui, avec pas grand chose, est devenu le premier cinéaste à faire du fantastique. Sauf que Tim Burton en tire autre chose : il fait revivre brièvement l’art artisanal, son bricolage (comme ces superbes images d’animaux qui créent l’angoisse avec leurs ombres, ces incroyables vues en plongée et contre-plongée, le bras factice, etc…) pour mieux évoquer la tristesse de sa disparition. A l’heure où tout est question d’économie du divertissement et de numérique, le spectacle perd de sa magie bricolée.

Dans une poésie photographique très baroque, très portée sur l’émerveillement, le cadre est amoureux de ses personnages, les présentent tous comme des magicien-ne-s. Mais surtout, la caméra capte progressivement la mélancolie d’un manque : celui d’une séparation familiale, celui d’un émerveillement plus brut (moins contrôlé, moins programmatique), celui d’un voyage de l’art (cette manière de faire basculer l’art : qui ne va plus à la rencontre des gens, mais qui produit du marketing pour attirer avidement). Tim Burton s’affranchit pourtant de ses thèmes macabres qu’on lui connaît tant. C’est peut-être là que DUMBO surprend dans la filmographie du cinéaste. Outre ses thèmes habituels, le cinéaste évoque le passé (comme une réminiscence) et n’évoque pas sa mort instantanée. Tim Burton fait passer le merveilleux et l’émotion au-dessus du fantastique. Le cinéaste fait ressortir les regards mélancoliques et amoureux, plutôt que l’accablement et la douleur. Tim Burton se concentre sur ce rapport entre Dumbo et les personnages humains. Il suffit de voir comment le cinéaste insiste sur les yeux de Dumbo : il préfère un Dumbo qui regarde frontalement la caméra, que de mentionner constamment ses oreilles. Et surtout : il y bien plus de plans subjectifs à travers les yeux de Dumbo (qui permettent de créer une distorsion et un flou dans l’émerveillement, de créer la sensation dangereuse des instants) que de plans où Dumbo vole. La conclusion le prouve parfaitement, avec cette manière qu’a Tim Burton de confondre la beauté d’un espace naturel avec le regard exalté de Dumbo, où sa capacité de voler n’est qu’un moyen pour la caméra de regarder tout l’espace. Parce qu’au fond, Dumbo est un personnage très burtonien : sa capacité de voler est un coup de pouce incroyable pour la caméra, afin que celle-ci puisse regarder (à travers les yeux de Dumbo) ce qui se passe autour, avec les humains et le monde de l’art.


DUMBO
Réalisé par Tim Burton
Scénario de Ehren Kruger, d’après la nouvelle de Helen Aberson et Harold Pearl
Avec Colin Farrell, Nico Parker, Finley Hobbins, Michael Keaton, Danny DeVito, Eva Green
États-Unis
1h52
27 Mars 2019

4 / 5

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