Douleur et Gloire

Douleur et Gloire

Déjà avec JULIETA, on sentait que Pedro Almodovar alimentait davantage son cinéma par l’émotion. Il y a une force émotionnelle très puissante et très touchante dans ce DOULEUR ET GLOIRE. Les deux films sont des confrontations avec le passé, les deux films se font écho comme rarement dans l’oeuvre du cinéaste espagnol. Et si DOULEUR ET GLOIRE est légèrement plus bouleversant, c’est parce qu’il côtoie justement JULIETA et que Pedro Almodovar a encore grandit dans ses émotions après celui-ci. Ainsi, DOULEUR ET GLOIRE est saisissant, mais également à sa propre manière. Il ne faut pas croire que ce nouveau film est une version masculine de JULIETA, ce n’est pas une variante. Mais Almodovar va encore plus loin, il pousse encore l’émotion, jusqu’à côtoyer plusieurs mouvements que nous allons décortiquer maintenant.

Il y a d’abord le mouvement entre le passé, le présent et le futur. Une vision paisible entre la mélancolie d’une fin de vie et d’une maladie, la douceur et la re-motivation des souvenirs d’enfance avec toute la fougue et l’insouciance qui les accompagne, puis les nuances sentimentales du premier amour et de la première déception. DOULEUR ET GLOIRE alterne sobrement et infiniment entre la flamboyance du passé, l’exubérance du présent et la mélancolie du futur. Parce qu’aussi bien dans le fond que dans sa mise en scène, Almodovar semble être en quête d’un essentiel, d’un mouvement qui embrasse toute la vie de son protagoniste, pour y trouver la plus grande sincérité dans les plus grands secrets. Là où d’autres films se perdent dans les flashbacks, Almodovar en fait un moyen de creuser dans l’âme et dans le cœur. Ces flashbacks sont une manière de revitaliser le présent, pour mieux apprendre à reconstruire afin de préparer tranquillement et paisiblement le futur.

Cela amène directement au deuxième mouvement du film. Car DOULEUR ET GLOIRE est indéniablement une réflexion sur le rapport entre souvenir et mort, posant alors une question existentielle : « que restera t-il de nous ? ». La douleur car replonger dans les émois est évidemment un acte douloureux, tout comme l’est la douleur d’un présent écorché et malade. Puis, de cette douleur apparaît la gloire. Parce que c’est en travaillant sur la douleur, c’est en puisant dans la souffrance et les souvenirs, que naît la gloire de son être. Ce mouvement est un acte de sagesse, un acte qui cherche la guérison et le renouvellement. Et surtout, ce mouvement est un acte sous forme de spirale, de cycle incessant. Ce mouvement aspire petit à petit tout souvenir pour y construire l’édifice d’une réanimation. DOULEUR ET GLOIRE est un grand labyrinthe émotionnel, et non un labyrinthe mental. Parce que la spirale fait surgir des instantanés de douleurs et artistiques, et n’y cherche pas une raison, mais y cherche la beauté et le cœur.

Le troisième mouvement est celui qui mêle le désir et la tendresse, c’est celui qui mêle l’oubli et le manque, c’est celui qui se construit entre l’intimité et le collectif. Véritable déclaration d’amour, DOULEUR ET GLOIRE est un poème à grandeur nature, un poème qui prend vit au gré des souvenirs. Pedro Almodovar puise dans l’intimité pour exprimer un désir des autres. Il puise dans l’intimité pour dessiner le portrait d’un désir éternel. Il puise dans l’intimité pour montrer un regard tendre envers ceux qui ont composé et composent la vie du protagoniste. Ce mouvement est celui du geste de l’individuel envers le collectif. C’est celui de la sensibilité qui permet à un homme d’être habité par ses souvenirs et ses désirs. La beauté vient notamment de la mise en scène, avec un Antonio Banderas comme habité par la souffrance, la mélancolie et le manque. Assurément l’un des plus beaux rôles et l’une des plus belles performances d’Antonio Banderas, et DOULEUR ET GLOIRE assurément comme un indice pour comprendre toute l’oeuvre passée de Almodovar.

Le dernier mouvement est donc celui du Cinéma, avec un C majuscule. Parce qu’ici, Almodovar ne signe pas un film supplémentaire dans sa filmographie. Certains parle et parleront encore de « film somme », d’autres parleront de confession du cinéaste. Mais avant tout, DOULEUR ET GLOIRE a ce mouvement impudique qui se place inévitablement entre autobiographie et fiction. Quand certain-e-s journalistes ont posé la fameuse question à Almodovar pour savoir s’il s’agit d’un film autobiographique, le cinéaste répond oui et non, ainsi que ni oui ni non. Cela participe intégralement au mouvement créé par le film. Parce que DOULEUR ET GLOIRE fonctionne constamment sur l’incertitude, sur le doute. C’est ce qui anime la mélancolie et l’effroi du futur. La frontière entre autobiographie et fiction est effacée, brouillée, pour que le film puisse se consacrer à ce qu’il est de mieux : du Cinéma. DOULEUR ET GLOIRE est à la fois un mouvement émotionnel (donc de fond) et un mouvement aux images mélangées (donc de forme).

Ce mouvement est complexe à saisir, pour tout le monde, et c’est cela qui rend le film plus beau qu’il ne l’est déjà. Parce que ce mouvement est comme un matériel de reconstruction : recréer le souvenir et le désir. Ainsi, les espaces ne sont pas de simples décors, ce ne sont pas des outils pour créer une atmosphère. L’ambiance est dans la construction du montage. C’est par le montage entre passé et présent que DOULEUR ET GLOIRE réussit à capter le désir, la beauté, la souffrance, le manque et la bienveillance. Mais surtout, les espaces et le soin apporté aux décors sont telle une introspection permanente. Le montage permet donc cela, il permet aux espaces d’avoir une signification bien plus grande, que si le montage était chronologique. Les espaces deviennent des mouvements chargés d’images à la fois insaisissables et encrées comme essentielles. Ces paysages, intérieurs comme extérieurs, sont la caractérisation d’une douleur éternelle et d’une gloire infinie.


Douleur Et Gloire
Écrit et Réalisé par Pedro Almodovar
Avec Antonio Banderas, Asier Etxeandia, Leonardo Sbaraglia, Nora Navas, Penelope Cruz, Julieta Serrano, César Vicente, Asier Flores, Susi Sanchez, Cecilia Roth
Espagne
1h53
17 Mai 2019

4.5 / 5

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