Dogman

Dogman

Le cinéma est à la fois un traitement de personnages (via un récit) et un traitement spatio-temporel (via la forme). Matteo Garrone filme le ravage réaliste d’une partie de la société, des personnages pas très ordinaires dans un environnement hostile. Et sans jamais porter de point de vue, le cinéaste laisse une nouvelle fois la place au spectateur de juger par lui-même. Pourtant, le cinéaste italien ne manque pas de détails pour peindre un contexte unique. Près de la mer, cette cité faite principalement de béton avec un parc vert en plein milieu, semble suggérer un passé radieux et joyeux. Cependant, Matteo Garrone nous la présente comme un lieu de misère, où la plupart des portes sont fermées, où les murs sont délabrés, où le parc n’a plus rien de vert, où l’extérieur est bien morne en vie. Par ses plans larges de la cité, le cinéaste laisse imaginer un lieu idyllique dans l’idée, au moment de sa construction. Mais il filme surtout un espace perdu, peu accueillant et promis à l’austérité et la violence perpétuelles. DOGMAN est alors un film qui se concentre sur le sort qui s’acharne sur les personnes dans la misère, enfermées dans un espace (aussi bien physique que mental) qui les assome de plus en plus, où même les quelques tentatives de lutte sont vouées à l’échec.

Cette cité est un théâtre de vie, où plusieurs genres se côtoient. On peut y retrouver une certaine idée du western : cet espace désert et hostile, qui amorce la confrontation de deux individus, sous le regard d’autrui ainsi que son étirement dans le temps. Il est aussi possible d’y voir une idée du conte mythologique : par la tentation, par les rapports mystiques entre personnages (l’amitié qui fait perdre la raison), l’esthétique très marquée par l’imaginaire et son absence. DOGMAN est également une chronique : celle d’un individu italien que la société n’a pas décidée de soutenir, livré à lui-même, dont le quotidien se retrouve perturbé et presque effacé complètement. Dans tous ces cas, il y a une empreinte esthétique forte. La grande place laissée à la lumière naturelle, marquant un effet de réalisme qui s’approche du documentaire. Les plans larges contiennent l’horizon, qui paraît inaccessible tellement les individus sont filmés dans le cloisonnement de leur condition miséreuse. Il y a aussi le montage très pragmatique, toujours adapté à un schéma bien définit et sans surprendre ; pour ne pas bouleverser la condition des protagonistes, assez désespérée.

Il n’est pas anodin que Matteo Garrone fait de Marcello son personnage central. Par sa joie de vivre, son sourire toujours présent, sa sympathie reconnue et son honnêteté touchante, il incarne la quête du bonheur et de la survie dans un milieu hostile. Grâce à un tel protagoniste, l’idée derrière DOGMAN rend le film plus dur et la situation plus grave. Le grand point fort du film, est que Matteo Garrone ne plonge pas directement dans l’angoisse et dans la spirale infernale. Le cinéaste prend le temps d’observer l’espace, de dresser un portrait du quotidien du protagoniste Marcello, avant d’installer le rapport de force créé par le voyou. C’est ensuite que le film enchaîne la violence. DOGMAN est un film qui progresse doucement, afin de construire tranquillement la désillusion d’une vie rangée. Ainsi, le film déroule une mise en scène de plus en plus sauvage et bestiale. La grande part de mythologie tient dans cette mise en scène de la violence. Fasciné et soumis par le pouvoir terrifiant de son ami voyou, Marcello n’arrive pas à s’en détacher car cela apporte une certaine vitalité et importance, face à l’invisibilité qu’il côtoie au quotidien.

Le rapport dominant-dominé est donc éternel, selon le cinéaste. Sa mise en scène, en quelque sorte absorbée par l’esthétique épurée, est le reflet d’une expression célèbre : « l’humain est un loup pour lui-même ». Comme dans les derniers plans, clamant et brandissant son trophée, Marcello révèle toute l’impuissance des individus laissés sur le côté. Matteo Garrone filme l’existentialité, où les chiens deviennent les spectateurs de la bestialité cachée de l’humain. Jusque dans son plan final, le cinéaste italien pousse sa métaphore animale jusqu’au bout. Même jusqu’à mettre en scène un moment de grande violence, digne des meilleurs torture-porn. Que ce soit dans l’esthétique de ses espaces, ou dans la mise en scène des rapports humains et de l’existentialité, Matteo Garrone capte de manière brute l’instinct déshumanisant qui plane dans une société moderne. Et énonce que le réel pouvoir de l’homme réside dans le peu d’humanité qu’il lui reste. Impulsif, désabusé et troublant.

DOGMAN
Réalisé par
Matteo Garrone
Scénario de Ugo Chiti, Massimo Gaudioso, Matteo Garrone
Avec Marcello Fonte, Edoardo Pesce, Nunzia Schiano, Adamo Dionisi, Francesco Acquaroli, Alida Baldari Calabria
Pays : Italie, France
Durée : 1 h 42
Sortie française : 11 Juillet 2018

4.5 / 5

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