Dark Waters

Dark Waters

Le langage cinématographique n’a pas toujours besoin de personnages hyper développés, auxquels s’attacher, pour faire fonctionner un film. Il suffit, parfois, de faire d’un personnage – et donc d’un corps, d’un point de vue, d’une présence – un vecteur qui crée le mouvement allant du cadre vers l’intérieur du récit. Le personnage ne serait donc qu’un intermédiaire, cette symbolique qui permet de relier deux espaces qui sont constamment éloignés. En faisant de l’avocat Rob Bilott (qui existe réellement) son protagoniste, DARK WATERS en fait son vecteur, son point de gravité. Pour plaider la cause du fermier incarné par Bill Camp, face à la corruption des plus riches, le film crée une unité entre les avocats et le cadre. C’est grâce au personnage Rob Bilott et ses associés que le récit crée une toile à plusieurs branches, et ainsi que le cadre peut nous offrir plusieurs espaces à explorer. En faisant de Rob Bilott son protagoniste, Todd Haynes nous plonge donc dans un film-dossier, entre le film judiciaire et le film politique. Et même si la narration est assez didactique, Todd Haynes la formalise comme un thriller. Mark Ruffalo revêt donc le costume de celui qui fait trembler chaque espace où il passe.

DARK WATERS, sous son apparence sobre, se révèle être très énergique dans l’ambiance qu’il distille dans son montage. À force de suivre Rob Bilott au fil des années du récit, l’atmosphère se renforce progressivement, montrant que le protagoniste ne cesse de tirer sur la corde sensible. Bien plus qu’un film énergique physiquement, il l’est psychologiquement. La caméra de Todd Haynes ne cesse de capter des confrontations de regards, d’autres fuyants, d’autres désemparés, etc. Une confrontation psychologique telle une bataille en pleine guerre qui s’étend dans la durée, à chercher les armes disponibles et les failles, pour que le film-dossier puisse prendre la dimension d’un mélodrame. À plusieurs reprises, le film reprend le chemin du village, pour ne pas oublier de se placer à taille humaine et de montrer qu’au bout du geste, il y a des individus et des familles. DARK WATERS rappelle constamment que le corps et l’esprit sont une combinaison, qu’il s’agit de projeter l’anxiété que peut créer les découvertes de Rob Bilott, tant dans leur existence que dans leur impact indélébile. Le mélodrame est donc une manière de rentre plus intense les faits du film-dossier, pour que la dimension fictive (l’apport atmosphérique du thriller) puisse accompagner le/la spectateur-rice dans l’adrénaline du rapport de forces.

Il est donc évident que Todd Haynes prend son temps, DARK WATERS ne fait pas d’artifice et essaie de nous captiver dans son grand intérêt pour le processus du film-dossier. De preuves en preuves, d’indices en indices, de papiers en papiers, de joutes verbales en joutes verbales, le film utilise la fiction (la manière de toujours revenir à la figure de Rob Bilott et d’être l’intermédiaire entre le cadre et les faits) pour mieux s’emparer du réel. Pourtant, alors que le film fait mine de prendre son temps, chaque scène montre que le cinéaste va toujours droit au but, et sait que chaque parole et chaque papier / carton / confrontation de regards aura un impact sur la représentation des « deux camps ». Chaque scène se situe soit dans un élan mélodramatique, soit dans un lancement d’alerte, soit dans le questionnement éthique. Ces trois articulations fonctionnent parfaitement dans le montage alterné et chronologique, qui utilise la temporalité de l’affaire pour briser petit à petit le silence. Si DARK WATERS donne l’impression de prendre autant son temps, c’est parce qu’au contraire le film tend à représenter le silence comme une arme mortifère.

Une rupture possible grâce à l’obsession de Rob Bilott, incarné par un Mark Ruffalo qui joue sur l’effacement et la distance de l’anti-héros, où la mise en scène alterne toujours entre un regard objectif et des mouvements subjectifs. Une façon de créer l’équilibre entre le film-dossier et le mélodrame, et donc de montrer que le protagoniste avance étroitement entre la morale et le danger intime. En empruntant parfois au genre horrifique, Todd Haynes arrive à créer un film qui navigue entre la cruauté d’un réel inarrêtable et folie d’un imaginaire mortifère. DARK WATERS est souvent très sombre dans sa photographie, quand il s’agit de récolter une preuve ou de faire face à la dégradation de l’intimité. Face à un collectif riche bien protégé, Todd Haynes met en scène des corps qui se consument progressivement, en même temps que le silence se brise. Tout ce qui faisait partie de l’imaginaire (ce qu’a filmé le fermier, donnant les vidéos à l’avocat ; mais aussi le secret des papiers ; etc) devient petit à petit réel, et se convertit à l’image par une frontalité âpre. Le cinéaste épure le langage du cadre, le laissant se confondre avec le rôle gravitationnel de l’avocat, pour laisser la parole et l’empathie se distiller dans le temps.

Todd Haynes est un cinéaste qui relie via le cadre le corps à l’esprit, le matériel à l’immatériel, le détérioré à la superficialité. Il est un cinéaste dont l’esthétique et la mise en scène consistent à trouver ce petit lien qui relie le réel intime à l’imaginaire collectif. Il confronte toujours le concret et l’abstrait, comme ici où il confronte les papiers au silence, le fermier inconnu isolé au chef d’entreprise millionnaire toujours en voyage. DARK WATERS porte bien son titre : l’eau est la vie, ici noircie par l’horreur des plus riches. Mais surtout, le titre représente déjà tout le geste habituel de Todd Haynes. L’eau, synonyme de vie, est par ordinaire un élément d’une grande beauté. Or, dès le titre du film, le cinéaste nous annonce sa toxicité. Comme lorsqu’il filme les espaces, le cinéaste formalise une beauté renversée, des extérieurs vers les intérieurs. Les extérieurs naturels ne sont plus que des terres arides et abandonnées, les rues sont affreusement silencieuses et remplies de tristesse. Les intérieurs, tous liés aux personnages les plus riches, sont d’une grande élégance. Les images d’extérieurs sont très froides, tandis que les intérieurs hyper lumineux et fortement décorés dans le simple but de soigner l’image de la richesse. Pourtant, toute la réussite de DARK WATERS est de ne jamais juger ou accabler un espace, mais de les connecter pour resserrer les émotions et les enjeux dans un même espace cinématographique frontal.


DARK WATERS ; Dirigé par Todd Haynes ; Scénario de Matthew Carnahan, Mario Correa ; D’après un article de Nathaniel Rich ; Avec Mark Ruffalo, Tim Robbins, Bill Camp, Anne Hathaway, Victor Garber, Mare Winningham, Richard Hagerman, Bill Pullman, Denise Dal Vera ; États-Unis ; 2h07 ; Distribué par Le Pacte ; 26 Février 2020.