Catch Me Daddy

Catch Me Daddy

Réalisé par Daniel Wolfe. Écrit par Daniel et Matthew Wolfe. Avec Sameena Jabeen Ahmed, Conor McCarron, Gary Lewis, Nichola Burley, Anwar Hussain, Laila Bano, Barry Nunney. Grande-Bretagne. 107 minutes. Sortie le 7 Octobre 2015.

Nous avons là un film bien ancré british. Il y a dans ce cinéma une recherche récurrente du connu. Il faut entendre ici tout ce qui touche au réalisme et au naturalisme, aussi bien passé que présent. Mais surtout, le long-métrage mélange habilement les tons (on y reviendra) et se préoccupe beaucoup de ses personnages. Plus importants que les situations, leur physiques sont mis à l’épreuve et leur complexité personnelle reflète l’exploration des sensations. Prioritaire sur le texte, voire même sur le récit, ceci permet au film d’aller à l’essentiel (il faut remarquer toutes ces ellipses lors de la partie « course poursuite »).

Projection et instantanéité
Daniel Wolfe n’a pas de quoi s’attarder et faire patienter, il s’agit de saisir les personnages à un instant donné dans le récit. Contrairement à beaucoup de films britanniques, l’instantanéité n’est ici pas synonyme d’intimité. Les espaces sont de plus en plus éphémères, les personnages ne peuvent s’y installer durablement. Parce qu’avec son hors-champ constant (la course poursuite), le long-métrage fait planer une menace incessante. Chaque lieu peut être le fruit d’une hostilité, et la suspicion s’empare de chaque fenêtre, chaque porte, chaque coin de rue, chaque voiture, etc. Cette angoisse instantanée se justifie notamment par le cadre.

Pas tellement comme un témoin, mais la caméra s’approche de cette idée. Parce qu’elle cherche à suivre les attitudes et parcours des corps, la caméra est telle une projection. Pas n’importe laquelle, puisque l’instantané fait directement écho aux sensations des personnages. Étant tous mystérieux et complexes (évoluant au fil de l’instantané et des scènes), ils sont les investigateurs du cadre. Selon leurs attitudes ou l’intensité des relations, le cadre sera plus ou moins large ou serré. Comme si la projection est celle du regard des personnages, selon leur évolution au sein du récit. Le long-métrage propose alors que la caméra soit diluée dans la mise en scène, que le dispositif ne soit plus identifiable.

Le Yorkshire
Le cadre voulant être transparent, le montage essaie d’être le plus fluide possible. Pas abouti à plusieurs reprises, le découpage laisse tout de même un goût d’ubiquité de la caméra. En mêlant l’instantanéité et la course poursuite, le montage donne l’impression de couvrir tout un territoire (celui du Yorkshire). Le long-métrage circule entre les champs, le centre-ville et tente même d’en sortir. Mais la mise en scène produit une forme d’errance dans cet espace, où le lieu constitue un huis-clos dont personne ne peut vraiment sortir. Pas totalement comme des abîmes, mais cette région britannique fait en sorte d’engloutir les personnages, les consumer petit à petit.

Le Yorkshire est déjà connu comme une région britannique austère. Dans son long-métrage, Daniel Wolfe utilise le paysage comme une façon d’écraser ses personnages. La course poursuite dans les villages aux grandes rues sombres, ou dans les champs, les épuisent aussi bien physiquement que moralement. Avec une esthétique rugueuse, où la chaleur des couleurs se joint à une lumière très absente, le film n’est pas une tentative de survie. Les deux amants sont prêts à mourir l’un pour l’autre. C’est surtout essayer de se sortir de cette région menaçante. Même si le format filmique impose un cadre, la région du Yorkshire semble toujours dans le champ et n’efface jamais les contours d’un espace brûlant.

Vers la poétique de l’ambiance
Toute l’ambiance du film vient de cette manière de filmer le Yorkshire. Le long-métrage débute sur un lyrisme fort marqué, entre observation (quand la caméra couvre tout le territoire) et la célébration des genres. C’est là que l’ambiance devient poétique, parce que le ton marie à la fois la romance (les deux protagonistes) et le thriller. En combinant les plans fixes d’observation, les plans subjectifs et la caméra à l’épaule à intervalles régulières, c’est comme si le film crée des syllabes se répétant à mesure que l’errance nous refait visiter chaque conteur austère du Yorkshire.

Mais ce lyrisme se perdra dans la seconde partie du film, quand le récit se concentrera sur la course poursuite. A cet instant, le long-métrage basculera dans la linéarité de l’ambiance et gardera sa poésie très stable. Comme si le Yorkshire avait déjà tout livré, que les personnages sont définitivement coincés que l’espoir n’existe plus. La romance a disparu, le thriller est plus radical. Comme une boucle infernale de rebondissements et de menaces, le film osera quelques petits coups de surprises. En vain, car le montage a perdu toute sa poésie, et l’ambiance ne change plus. Les regards sont marqués par la suspicion et les corps sont tendus jusqu’à la fin.

Cela se remarque également dans la musique, mais aussi dans les personnalités des personnages. Mis à part à la première partie, l’ambiance devient rapidement composée de contradictions. La bande originale semble prendre plusieurs directions : là où certains cinéastes l’utilisent pour combler l’ambiance, et là où d’autres préfèrent l’utiliser comme marqueur de sensations. Sauf que le film de Daniel Wolfe doit s’adapter aux deux, par dépit, puisque les personnages n’expriment pas toujours leur ressenti selon une situation. Ce qui est dommage, car le film aurait pu combiner la poésie au cauchemar.

3.5 / 5

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