Cancion sin nombre, de Melina Leon

Cancion sin nombre, de Melina Leon

Tout commence par des captures de revues de presse, importées dans le cadre d’un écran de télévision. Aussitôt, Melina Leon nous embarque directement dans un film avec une dimension historique (en 1988). Mais il y a aussi une dimension politique, car ces captures de revues de presse parlent de révolution, du coût de la vie quotidienne, de lutte armée, etc. Ce prologue prend encore plus de sens avec le premier plan suivant l’apparition du titre. La cinéaste filme, avec une certaine distance, l’architecture d’un village étiré sur la hauteur tout en étant étriqué par le cadre en format 4:3. Avec le prologue et ce plan fixe du village, CANCION SIN NOMBRE montre l’abandon et l’isolement d’une population. C’est également une manière de se connecter au peuple quechua, originaire des Andes (le village est clairement sur une montagne), loin de la ville. Melina Leon fait beaucoup revenir sa caméra dans la nature profonde, pour ne jamais perdre ce qui caractérise et identifie ses protagonistes. Comme dans chaque tentative de Georgina pour retrouver sa fille, toujours confrontée à des portes fermées ou des institutions qui gardent la distance derrière un bureau. Pour réussir à faire progresser l’enquête, elle a donc besoin d’un intermédiaire, en la présence du journaliste qui lui permettra de se connecter aux espaces clinquants et bureaucratiques de la ville.

Que ce soit dans leur vie quotidienne ou dans l’enquête, Georgina et son époux Leo cherchent à atteindre des espaces : dans les hauteurs de la montagne ou dans les espaces institutionnels de la ville. Mais après avoir grimpé des marches ou des chemins, il y a toujours une descente. La mise en scène de Melina Leon consiste beaucoup à montrer comment l’espoir d’une quête implique ensuite une descente sous forme de désillusion, car rien n’a changé. Comme si les personnages sont toujours renvoyés à leur condition, à leur pauvreté, à leur isolement. Le tout dans un silence douloureux, où les non-dits et les pleures de Georgina sont autant de souffrances qui détruisent une vie. Un silence qui imprégné dans chaque espace, que ce soit dans la montagne ou dans les institutions de la ville. Partout où va Georgina, le mouvement accablé et désespéré semble chercher à atteindre et trouver une chimère, qui n’est autre que des réponses aux tourments de la protagoniste. L’image en Noir & Blanc prend alors tout son sens, maniant à la fois une dimension fantastique et une dimension de réalité cruelle. Chimérique car les images montrent à la fois une réalité très dure dans le quotidien de Georgina et Leo (chaque jour est une lutte physique et mentale pour vivre de ce qu’il/elle possèdent), et montrent aussi un mystère immatériel ; quelque chose hors-champ qui ne fait jamais de bruit, dont l’existence est supposée mais jamais avérée.

Les images de CANCION SIN NOMBRE sont à la fois terriblement douloureuses pour ce qu’elles montrent d’une austérité, mais sont également radicales et fascinantes par leur côté fantastique où les personnages semblent constamment revenir des abîmes de la société. Des images Noir & Blanc dans un format 4:3 qui dévore les corps et les esprits des personnages, devenant presque les images de souvenirs, comme si Melina Leon formalise une catharsis sur des faits réels qu’on lui a témoigné dans sa jeunesse. Il y a même quelque chose du documentaire dans le cadre, dans son économie de mouvements. Une sobriété qui fait appel à la curiosité, qui cherche la sensorialité brute et le glissement vers la détermination mélancolique. Melina Leon capte des gestes ordinaires, presque anodins, dans le quotidien des protagonistes, offrant alors une poésie humaine à ses images pour allier la réalité cruelle aux désirs chimériques. Alors la cinéaste prend son temps, envoûte sa narration par la durée de son regard sur tous les gestes des protagonistes, pour pleinement ressentir les moments. Une belle façon de conter comment le désir chimérique affecte une vie finalement dépossédée, une vie composée de fantômes. CANCION SIN NOMBRE est un moment solennel et chimérique dans la vie de sa protagoniste Georgina, où le chaos garde de la poésie humaine.


CANCION SIN NOMBRE ;
Dirigé par Melina Leon ;
Scénario de Melina Leon et Michael J. White ;
Avec Pamela Mendoza, Tommy Parraga, Lucio Rojas, Maykol Hernandez, Lidia Quispe ;
Pérou / Espagne / États-Unis ;
1h37 ;
Distribué par Sophie Dulac Distribution ;
22 Juin 2020.