Brooklyn Secret, de Isabel Sandoval

Brooklyn Secret, de Isabel Sandoval

Le contexte politique des États-Unis n’a surement échappé à personne depuis quelques années, et une partie de l’industrie cinématographique américaine (indépendant-e-s ou non) encre ses films dans ce contexte politique. Dans BROOKLYN SECRET, il s’agit du récit d’Olivia, une jeune femme philippine transexuelle qui vit à Brooklyn sans papiers, travaille comme soignante auprès d’Olga, une femme âgée russe. De part la situation d’Olivia en tant qu’immigrée, et de part d’être transexuelle, le film d’Isabel Sandoval est éminemment politique. D’autant plus que la cinéaste incarne elle-même le rôle d’Olivia, avec qui elle a beaucoup de points communs (expliqué par la cinéaste dans des interviews). Le long-métrage n’est pas tout à fait un cri (que ce soit de colère, de rage, d’alerte, etc), mais un geste où il s’agit de prendre la parole. L’objectif étant de créer une communication entre plusieurs personnes d’origines diverses (USA, Philippines, Russie) et de lier toutes les paroles dans un même espace : New York. On pense un peu au merveilleux documentaire IN JACKSON HEIGHTS de Frederick Wiseman, qui rassemble plusieurs paroles et cultures dans un même espace rêvé commun. Le mouvement d’Isabel Sandoval est le même, prenant la direction d’une jonction entre les paroles. Puis, à l’instar du documentaire de Wiseman, il y a un dysfonctionnement. Celui où tout n’est que désillusion, où tout n’est qu’imaginaire. Ainsi, l’espace filmé ne renvoie pas d’unité avec la parole, où il y a constamment une frontière entre la parole et l’espace de vie.

La merveilleuse idée d’Isabel Sandoval est de ne jamais être d’un côté ou de l’autre de la frontière. Sa protagoniste Olivia est constamment au cœur même de cette frontière. Car elle travaille, vit et a une vie sociale dans cet espace. Mais son statut d’immigrée sans papier crée aussitôt une fragilité, où elle doit saisir l’instant en étant alerte à la parole discriminatoire et oppressante que l’on peut entendre à la radio (et dans la bouche d’un ami d’Alex, le petit-fils d’Olga pour qui Olivia travaille). BROOKLYN SECRET trouve sa force dans la résistance silencieuse d’Olivia, qui continue calmement sa vie quotidienne, alors qu’elle pourrait partir. Les images sont toujours d’une grande douceur, elle-même qui contient les sensations et les émotions brutes des personnages Olivia, Alex et Olga. Les images ne pouvaient pas êtres dures et cruelles, elles se devaient d’être mélancoliques comme cela, pour que les désirs se mélangent au silence. La mélancolie fait écho à la parole : le cadre posé regarde avec impuissance des personnages accablés, fatigués, coincés par cette parole angoissante hors-champ. La mélancolie fait aussi écho aux espaces, où la photographie ne cesse d’évoquer une certaine sensualité. Le désir est partout, pas uniquement dans le propos politique. Il est aussi dans ce geste d’avoir le droit à la romance, de croire à la possibilité de l’érotisme. De cette manière, Isabel Sandoval montre que la fiction (les désirs) renvoie directement au réel : la connexion entre humain-e-s, peu importe le genre et les origines.

Avec un regard distant de la violence physique et parlée, Isabel Sandoval crée des corps vulnérables. Sa mise en scène est très sobre, laissant alors apparaître les émotions les plus brutes de ses personnages. L’objectif étant pour Isabel Sandoval de laisser les espaces à ses personnages, de les laisser s’exprimer autant que possible, de laisser le mouvement se satisfaire du naturel. La vulnérabilité des corps naît dans la distance entre la parole et l’espace, naît dans cette frontière où l’isolement est mélancolique mais inévitable. Si l’angoisse et l’inquiétude, ainsi que l’amitié et l’érotisme, peuvent tous émerger à l’image, c’est grâce à cette mise en scène sobre qui n’a pas de cadre. BROOKLYN SECRET montre des espaces isolés, secrets, intimes, mais dans ces intérieurs les attitudes et les regards renvoient toujours à un mélange de fiction et de réel. Ce serait donc cela, le vrai message politique : comment on peut toujours désirer dans des espaces où la parole crée sans cesse des frontières. Un film mélancolique, vibrant et sensuel.


BROOKLYN SECRET (Lingua Franca) ;
Écrit et Dirigé par Isabel Sandoval ;
Avec Isabel Sandoval, Eamon Farren, Lynn Cohen, Ivory Aquino  ; 
États-Unis / Philippines ;
1h34 ;
Distribué par JHR Films ;
1er Juillet 2020