Baghdad Station

Baghdad Station

Il y a un élément que l’on ne peut lire que dans le résumé (sur internet, dans les magazines, etc) et qui n’est pas précisé dans le film : le récit se déroule en 2006 le jour de l’exécution de Saddam Hussein. Mais le film a quelque chose de moins fermé, et s’ouvre à n’importe quelle temporalité, à n’importe quel espace. D’abord sur le temps, parce que BAGHDAD STATION a ce côté universel et intemporel dans son regard et son ambiance. Il y a quelque chose de toxique dans les relations, une tension très palpable dans les attitudes, un hors-champ très menaçant. Ainsi, même si le récit se déroule en 2006, Mohamed Al-Daradji choisit de ne pas le montrer / le dire, car le récit peut se dérouler également à n’importe quelle année entre 2006 et 2019. Bien que cela ait lieu à Bagdad, il pourrait avoir lieu ailleurs au Moyen-Orient : n’importe où des attentats suicides apparaissent et où l’armée US est présente. En plaçant son récit uniquement dans une gare, le récit a déjà ce quelque chose d’ouverture vers l’ailleurs et vers l’horizon. Et grâce à la caméra qui capte constamment ce qui se passe autour (des panoramiques, des champ / contre-champs, des plans larges, etc) et suggère le hors-champ et l’horizon, BAGHDAD STATION s’ouvre sur une ambiance brûlante.

En ouvrant ainsi les espaces, Mohamed Al-Daradji permet aux yeux de sa protagoniste (qui veut comettre un attentat-suicide) et aux yeux des spectateur-rice-s de découvrir une société. Les yeux de la protagoniste deviennent nos yeux, et le retardement de son acte (geste funeste compromis par la rencontre avec un autre personnage) nous permet de plonger dans la diversité d’une société aussi complexe que nuancée. Une société qui vit dans la tension quotidienne, en proie à la douleur et à la tristesse, mais qui semble fatiguée et totalement désarmée face à un hors-champ qui les écrase continuellement. Grâce à la caméra et à l’ouverture effectuée, la gare devient le miroir d’une société. Celle qui se compose de multiples vignettes toutes aussi différentes et personnalisées les unes que les autres, qui ne se confondent pas dans une seule idée de comportement et d’idéologie. La caméra dresse un unique tableau dans lequel les vignettes convergent vers le même regard : celui qui ne prend pas parti ou qui ne condamne pas pas le terrorisme. A la manière de MON CHER ENFANT de Mohamed Ben Attia (sorti le 21 Novembre 2018), BAGHDAD STATION se concentre sur l’intime et déploie la complexité du geste. La proposition de Mohamed Al-Daradji est la même que Mohamed Ben Attia : explorer le sujet dans sa profondeur / dans son caractère individuel, pour mieux saisir le désastre final de l’acte. Mais évidemment, les cinéastes sont doués car ils réussissent à proposer deux traitements différents.

Mohamed Ben Attia se concentre sur une famille, quand Mohamed Al-Daradji se concentre sur cette femme qui est entraînée dans quelque chose qui la dépasse. Ainsi, autour d’elle, le cinéaste témoigne de toutes les pertes possibles à l’issue d’un tel acte. La caméra par son ouverture, et le montage par ses vignettes, permettent de capter la vie, l’amour, l’amitié, la jeunesse, la survie, le plaisir, le désir, l’insouciance, la douleur. Toutes les émotions et les sensations qui font de nous des êtres humains, mais Mohamed Al-Daradji les appliquent à l’individuel, à des tableaux distincts. Et là où le film frappe fort, comme l’avait fait Mohamed Ben Attia avec MON CHER ENFANT, c’est de faire le cinéma un geste qui permet la réflexion et le dialogue autour de plusieurs tableaux. Autour de ce terrible acte, il y a plusieurs pistes : sans chercher à comprendre, le film pose des questions et ouvre le débat, en captant la vitalité des enjeux. C’est donc la mise en scène d’une confrontation indirecte. Celle où le trouble individuel (ce qui peut pousser cette jeune femme à commettre cet acte) est confronté à la vie sous toutes ses formes. Dans sa mise en scène, Mohamed Al-Daradji réussit à créer le mouvement permanent. Loin de la fuite et du renoncement, BAGHDAD STATION saisit ces moments encore vitaux et pleins de réflexions avant l’acte. Les deux protagonistes, alors très opposés dans leurs idées et leurs pensées, se rejoignent grâce aux situations dont il et elle sont témoins. Une manière, pour le cinéaste, de capter le clivage social en Iraq, avec toute la nervosité et la conviction qui vont avec. Un film qui n’est heureusement jamais nerveux, et toujours convaincu de son regard inquiétant vis-à-vis d’une société perdue.


BAGHDAD STATION
Réalisé par Mohamed Al-Daradji
Scénario de Mohamed Al-Daradji, Isabelle Stead
Avec Zahraa Ghandour, Ameer Jabarah
Iraq, Qatar, Royaume-Uni, Canada, France, Pays-Bas
1h22
20 Février 2019

3.5 / 5

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