Bacurau

Bacurau

Il ne fait plus aucun doute que Kleber Mendonça Filho est un cinéaste de westerns. Il ne s’agit pas de westerns comme en dirigeait John Ford, Sergio Leone, Sam Peckinpah, Henry Hathaway ou Andrew V. MacLaglen (pour ne citer qu’eux). Le cinéaste brésilien met le genre au goût du jour, en le confrontant aux problématiques sociales et politiques contemporaines. La conquête de l’Ouest Nord-Américain se transforme donc en une conquête d’une petite communauté par des envahisseurs capitalistes. Le western continue donc de confronter un monde « pauvre et isolé » (pour citer Juliano Dornelles) avec le monde riche et urbain qui les voit comme fragiles, sauvages et dangereux. De film en film, de LES BRUITS DE RECIFE à AQUARIUS, jusqu’à désormais BACURAU, Kleber Mendonça Filho convoque le genre du western pour parler de la lutte des classes, en prenant pour cible le capitalisme et le fascisme. Son œuvre est indéniablement encrée dans le social et le propos politique (on pourrait parler d’oeuvre militante, bien plus esthétisée que celle de Ken Loach), où les envahisseurs remplis d’argent sont pointés du doigt. BACURAU est tout de même plus proche de LES BRUITS DE RECIFE que de AQUARIUS, par son côté film choral, par son point de vue sur une communauté et non sur une intimité unique. Mais les trois films ont de grands points communs : la focalisation sur l’espace comme identité individuelle, comme empreinte intime à défendre, dans une variété de motifs formels pour aborder la variété sociale.

Évidemment, le film ne démarre pas aussitôt avec son regard alarmant sur la socio-politique actuelle. BACURAU commence par une contemplation, grâce au retour de Teresa (incarnée par Barbara Colen). On pourrait croire, à la lecture du pitch du film, que Teresa est le personnage principal du film. Ceci est un leurre, afin de trouver un mouvement qui permet aux cinéastes et aux spectateur-rice-s, dans un même temps, d’entrer dans ce village de Bacurau. Tout commence par son regard, par ses retrouvailles avec les villageois, ce qui permet au film d’introduire tous les personnages sans faire de compilation. Aussitôt, avec un enterrement et le deuil, la convivialité du village apporte un confort et une sympathie pour s’attacher aux personnages. Son isolement dans l’espace et sa tranquillité face au reste du monde, font de cette communauté un groupe de personnages profondément humains. Dans cette contemplation, Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles sont entre l’anthropologie et le geste documentaire. Tous les recoins du village finissent dans le cadre, chaque villageois-e a un temps devant la caméra, chacun-e joue un rôle particulier dans la vie quotidienne de Bacurau, entre traditions / culture / relations.

Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles donnent notamment une grande place au son dans la construction de l’espace dans le cadre. Parce que la contemplation ne se limite pas aux images, dans ces cadres larges et observateurs. Les villageois-e-s ont une grande connexion avec l’espace dans lequel ils habitent depuis des générations, à tel point que le cadre (et le film de manière générale) tient à signifier que ces personnages et cet espace ne forment qu’une seule entité. Le vent, les oiseaux, les chevaux, le silence lointain, les enfants qui s’emparent de tout le village pour jouer, la nécessité de l’eau qui coule, etc… tout est propice à décrire un espace et une ambiance. Évidemment, le cadre et le son sont les éléments qui permettent de créer une pente ascendante vers l’élément perturbateur, vers la première alerte d’un envahisseur à venir. BACURAU distille donc les éléments esthétiques pour comprendre et s’attacher à une communauté et son espace, avant de naviguer ensuite entre plusieurs genres. Alors que le film est travaillé comme un western, sa modernité et sa singularité consistent à intégrer des éléments de science-fiction, d’actioner et d’horreur. L’actioner et l’horreur sont utilisés pour pousser des étapes du western à leur paroxysme, alors que le côté science-fiction est plutôt dans le point de vue de la provocation. BACURAU se déroule dans un futur proche, que l’on pourrait considérer comme très proche, tellement les situations résonnent avec la société brésilienne actuelle. Mais surtout, BACURAU est doté d’un humour noir qui permet d’opposer la cruauté de l’oppression avec l’absurdité de l’envahisseur. La contemplation devient une préservation, qui prend toutes les formes nécessaires (jusqu’à l’horreur) pour réussir.

Bacurau est un espace très coloré, très chaud, où la présence d’une seule route réussit tout de même à montrer l’étendue du paysage. Alors que les envahisseurs pourraient avoir l’avantage avec ces collines qui se dressent partout autour du village, c’est bien la relation et la connaissance de l’espace naturel qui donne la force aux personnages. Outre l’argument du western, des parties science-fiction, actioner et horreur, BACURAU est comme les précédents films de Kleber Mendonça Filho. Sa photographie caractérise la rage grandissante du cinéaste envers un mépris occidental. La photographie de Pedro Sotero érige un imaginaire cinématographique : il ne s’agit jamais d’une question géographique, mais bien de l’intégration chaleureuse et humaine de ce village isolé dans le monde technologique. La photographie est aussi le moyen d’opposer l’image aux croyances occidentales : « Bacurau » signifie « la dernière chance de rentrer chez soi ». Un mot qui évoque le mystère de quelque chose présent et vivant dans l’obscurité, et donc que ne personne ne voit. Pourtant, Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles ouvrent le cadre pour que Pedro Sotero puisse faire sortir ce village de l’obscurité face à nos yeux de spectateur-rice-s. Les couleurs du film est le geste cinématographiquement imaginaire pour parler de la beauté, de l’amour, de la préservation, de la mémoire, de la culture et surtout de la présence essentielle d’un espace et d’une communauté avant sa possible disparition.

BACURAU peut se voir comme un traumatisme halluciné qui croise un western méfiant. Parce qu’au-delà de la fable satirique sur la politique et du récit de vengeance envers les oppresseurs envahissants, le film de Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles est également un conte écologique. C’est le double rôle de la photographie de Pedro Sotero et du travail sur le son. Bien plus que de la contemplation et de l’anthropologie, il y a un réel discours sur l’appartenance à un espace, sur sa fonction de propriété commune aux villageois-e-s. Avec le cadre à hauteur humaine, les mouvements de corps sont très fluides, précis et organiques au sein de ce village. Filmé et colorisé comme un grand paysage végétal et minéral, cet espace isolé souffre autant que les personnages. Même lors des scènes d’action et d’horreur dans la bataille face aux envahisseurs, Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles filment de très près les impacts de balle contre le sol, contre les murs, contre les toits, le feu sur la paille, etc… Il n’y a pas que les personnages qui souffrent de l’oppression et le mépris occidental. Le film insiste en permanence sur l’existence vitale de ce paysage naturel, en donnant une importance nécessaire aux antagonistes dans la mise en scène. Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles ne font pas des envahisseurs des symboles abstraits de l’oppression, mais bien des figures au portrait inquiétant et nuancé, pour mieux développer la résistance. BACURAU est la preuve qu’il est encore possible de fabriquer des images et du son pour apprendre à voir et à écouter des choses troublantes.


BACURAU
Écrit et Réalisé par Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles
Avec Sonia Braga, Udo Kier, Barbara Colen, Thomas Aquino, Silvero Pereira, Thardelly Lima, Rubens Santos, Wilson Rabelo, Carlos Francisco, Luciana Souza, Buda Lira, Fabiola Liper, Marcio Fecher, Danny Barbosa
Brésil / France
2h10
25 Septembre 2019

5 / 5

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