Avant que nous disparaissions

Avant que nous disparaissions

Période folle dans le paysage cinématographique en France, avec pas moins de quatre films de Kiyoshi Kurosawa en même pas deux ans d’intervalle (on attend aussi INVASION en Juin). Mais AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS est particulier dans la filmographie du cinéaste japonais, puisqu’il est son véritable premier film de science-fiction. Bien que d’autres films ont fait preuves de quelques idées dans le genre (on repense à la séquence finale de REAL, par exemple), ce ne fut que des prémices, des morceaux d’un puzzle. Ici, Kiyoshi Kurosawa continue son exploration de la mort, mais en la traitant via le prisme de l’extinction humaine. Ce film pourrait se voir comme la synthèse de plusieurs intentions semées ici et là : dans l’hypnose de CURE, dans le virus de KAÏRO, dans le spiritisme de SEANCE ou dans la possession ambiguë de CREEPY. Sauf que AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS est, dès le début, dans l’idée d’apocalypse, d’où son titre à l’écho fataliste. Kiyoshi Kurosawa ne propose plus un chemin vers la mort, elle est déjà présente (tout en cherchant, encore et toujours, à se répandre). Ici, le cinéaste explore les derniers instants de pure humanité.

Bien loin des schémas types des blockbusters apocalyptiques hollywoodiens, Kiyoshi Kurosawa intègre son exploration dans des décors naturels. Le cinéaste fait défiler ses aliens dans un Japon moderne, mais surtout dans une société indifférente, qui ne fait pas attention. Les personnages surnaturels du cinéaste sont à l’image de son dispositif : une caméra qui s’aventure dans les rues, dans les maisons, sans que quiconque ne réagisse. Toute la poésie habituelle du cinéaste (cette manière de faire des fantômes un conte sur l’humain) est ici bricolée. En beaucoup mieux que son récent LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE, la caméra de Kiyoshi Kurosawa accompagne chacun de ses personnages, qu’ils soient extraterrestres ou humains, pour les confondre dans la fatalité. Parce qu’en défilant parmi des figurants qui ne réagissent pas, le film crée l’attente de cette fatalité. Ce travail du temps est une sorte de délai (d’où le titre), où le cadre cherche à se saisir de la beauté des espaces, avant de s’en séparer pour finir dans le plus endroit possible pour un couple.

Ce délai face à la fatalité permet également à Kiyoshi Kurosawa de nous surprendre une nouvelle fois, en brisant son système mélangeant l’horreur et le thriller. Ici, le thème récurrent du fantôme n’est que suggéré à travers la disparition d’êtres et remplacés par des êtres surnaturels. Telle une version alternative d’un être, une renaissance. AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS ne fait donc pas référence à l’horreur d’une invasion, ni à un thriller où les protagonistes doivent stopper les extraterrestres. Ici, Kiyoshi Kurosawa impose la fatalité et la fin de l’humanité. Ainsi, il casse son système pour se diriger vers la fantaisie. Le naturalisme de l’esthétique permet d’autoriser quelques déviances burlesques, telle que la manière dont les aliens volent les concepts, ou leurs nombreuses déambulations. Le naturalisme de l’esthétique est aussi le meilleur choix pour Kiyoshi Kurosawa afin d’étudier ses personnages humains. Entre la fantaisie et l’étude des humains, il y a tout un processus (qui fait progresser la fatalité) et des interactions qui parfois engendrent des longueurs évitables.

Cependant, certaines longueurs sont sympathiques à regarder (au mieux). Parce qu’en brisant son système habituel, Kiyoshi Kurosawa peut jouer sur la rupture de son ambiance. Il y a quelques scènes d’action absurdes, il y a de la comédie à plusieurs reprises (notamment avec les attitudes du mari), il y a de la tragédie (cette fatalité, cette urgence) et il y a surtout une romance. Depuis quelques films seulement, Kiyoshi Kurosawa prouve qu’il y a du romantisme qui se cache derrière ses thèmes. La dernière romance aussi forte chez le cinéaste était dans le troublant VERS L’AUTRE RIVE. On reviendra ensuite sur l’importance de la romance dans AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS. Mais d’abord, il faut remarquer l’épure dont le film fait preuve. Alors qu’il s’agit d’un film de science-fiction, la violence arrive par flashs / par bribes, et la satire politique (entendre ici une satire sur le politique, et non la politique) s’effectue sur une tension au rythme lent.

Kiyoshi Kurosawa s’en sert comme un chirurgien, pour étudier de près les personnages humains. Il est notamment drôle de voir comment le mari « possédé » est bien meilleur envers sa femme que le mari « original ». Outre cet exemple, le cinéaste fait des extraterrestres un miroir de l’humanité, en volant leurs concepts. Entre le vol du concept de « famille » (qui est la plus belle scène du film), celui de « travail », celui de « propriété », etc. Cependant, il faut remarquer que les seuls concepts non volés, sont ceux liés aux rapports humains tel que l’amour. Parce que Kiyoshi Kurosawa ne le présente pas comme un concept, il sépare la raison et le coeur dans ce film. Autant les attitudes raisonnées sont un miroir de l’humanité, autant le coeur apprend à vivre de ses pulsions. C’est pour cela que AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS est davantage un film sur l’amour qu’un film de science-fiction. La romance dans le film est l’objet du titre, ce qui doit être vécu avant de disparaître. A partir du moment où le mari devient « possédé » par l’alien, le couple se transforme aussi : telle la renaissance d’un sentiment mutuel. Avec cette romance, le film peut surtout se voir comme un mélodrame perturbé par une force inatteignable. Kiyoshi Kurosawa nous apprend à aimer à nouveau, avant que tout ne disparaisse. Là où tout s’écrase, là où il y a la fatalité, il reste tout de même l’amour. En volant les concepts, les contraintes disparaissent (avant que l’humanité ne disparaisse dans sa totalité). Dans toute cette poésie naturaliste, il s’agit donc de la perte et de l’obtention de l’amour, avec l’horreur de ne fatalement plus savoir ce que c’est.

AVANT QUE NOUS DISPARAISSIONS
Réalisé par : Kiyoshi Kurosawa
Casting : Masami Nagasawa, Ryuhei Matsuda, Hiroki Hasegawa
Pays : Japon
Durée : 2h09
Sortie française : 14 Mars 2018

4 / 5

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