L'ange blessé

L’ange blessé

Écrit et Réalisé par Emir Baigazin
Avec Nurlybek Saktaganov, Madiar Aripbai, Madiar Nazarov, Omar Adilov, Timur Aidarbekov, Anzara Barlykova, Rasul Vilyamov, Kanagat Taskaraev
Kazakhstan
115 minutes
Sortie le 11 Mai 2016

Jaras n’a d’autre choix que de travailler pour nourrir sa famille. Poussin a une très belle voix, il s’entraîne pour passer un concours de chant. Mais les caïds de l’école vont en décider autrement. Crapaud explore les ruines de son village à la recherche de métaux à revendre. Sur son chemin, il fait la rencontre de trois fous qui lui parlent d’un trésor caché. Aslan est un élève promis à de brillantes études. Lorsque sa petite amie tombe enceinte, il doit trouver une solution coûte que coûte.

Après le très remarqué LECONS D’HARMONIE (2014), Emir Baigazin continue ce qui désigne une trilogie sur les adolescents kazakhs. Le point commun entre L’ANGE BLESSÉ et le long-métrage précédent, est l’approche sur les adolescents : ils ne sont pas tendres, gentils et tout beaux. Au contraire, ils sont comme des monstres étranges. Ils sont les marionnettes de la cruauté, ils vivent dans l’austérité et la renvoît autour d’eux. Ils traînent dans des espaces cliniques, détruits, sombres et finissent par se perdre dans la solitude. La dernière scène est une réelle rédemption vers la libération de toute cette horreur qui les incarne. Ils sont comme habités par la cruauté, et chaque personnage communique entre eux avec un écho de la monstruosité dans l’échec, le rejet, etc.

Là où LECONS D’HARMONIE explorait une soumission et une vengeance, L’ANGE BLESSÉ regarde l’impact où les adolescents subissent. Il n’y a pas de retour de bâton, mais ils sont davantage envahis par le sentiment d’être menacés, par une force qui leur enlèverait une partie de ce qu’ils sont. Emir Baigazin filme des adolescents dans le dépouillement, il unifie les deux parties qu’il traitait dans son long-métrage précédent. Ce deuxième se veut alors plus subversif, parce qu’il déroge à toute empathie et prend le risque de l’extrême. Cette subversion est composée de non-sens, d’entêtement, de fantaisie et de confrontation malsaine.

Tout comme avec LECONS D’HARMONIE, et c’est l’une des raisons qui rend le film passionnant, Emir Baigazin garde une parfaite maîtrise de sa mise en scène. Durant les presque deux heures, divisée en quatre intrigues distinctes, le cinéaste propose une grande froideur dans les comportements des adolescents. Telle un livre sacré sur l’adolescence déchue, les quatre parties sont les enchaînements de la rigueur : avec un placement des comédiens millimétré, une retenue dans les déplacements et une grande distance dans les relations avec les personnages secondaires.

Que ce soit dans la mise en scène ou dans la forme, les protagonistes adolescents sont toujours en marge de tout ce qui les entoure. Parce qu’ils sont déchus, ils ont tout perdu. Ainsi, Emir Baigazin arrive à créer une opposition dans les plans : il laisse la cruauté opérer dans les plans-séquence, tandis que leur solitude / errance se crée en plans courts. Telle une emprise de ces monstres sur la caméra, qui se met au service de la cruauté. Le peu de champs / contre-champs sont douloureux, les plans courts sont bouleversants d’énergie, alors que les plans-séquence sont la dynamique du défouloir et de la froideur. Les plans-séquence sont des pièges, des prisons, qui enferment la monstruosité face à elle-même.

Il faut remarquer à quel point Emir Baigazin aime, déjà dans LECONS D’HARMONIE, jouer avec l’image du miroir. Présents partout, ils reflètent à la fois la monstruosité mais surtout une anomalie dans la figure des adolescents. Élément central pour la conscience des adolescents, il fait partie de toute cette abstraction de l’ambiance. Point fort du film, dans tous ces espaces froids / cliniques / austères, parce qu’elle est préservée de chapitre en chapitre. Ainsi, Emir Baigazin peut continuer à explorer la destruction de ces adolescents, tout en revenant à zéro ensuite. Le long-métrage prouve une chose, en tout cas : peu importe la situation et le caractère, les adolescents sont dépouillés et anéantis. Ils sont les fantômes d’eux-mêmes : le film semble ne pas désirer dérouler des intrigues ordinaires, il navigue entre les codes / repères pour mieux exprimer l’absurdité de cette monstruosité.

3.5 / 5