Amour Fou

Amour Fou

Réalisé par Jessica Hausner. Avec Birte Schnoeink, Christian Friedel, Stephan Grossmann, Sandra Huller, Paraschiva Dragus, Alissa Wilms, Holger Handtke. Autriche / Allemagne. 100 minutes. Sortie française le 4 Février 2015.

Le premier plan annonce déjà la couleur : un personnage féminin en plan rapproché, à moitié caché derrière un bouquet de fleurs qu’elle arrange. Entre le tri de plusieurs éléments et la perplexité sur la perfection du bouquet, on ressent ici le doute qui s’immisce dans la tpete du personnage. De plus, aucun flou n’est effectué sur l’arrière plan, laissant le décor apparaitre. Ici, une immense tapisserie qui recouvre tout le fond de l’écran. La caméra prend déjà la forme d’un témoin captant des tableaux picturaux, établissants un portrait.

Le film dresse un portrait de la bourgeoisie, dans une généralité grossière. Car il s’agit davantage du portrait de cette protagoniste, qui se perd dans son quotidien et ses pensées. Mais Jessica Hausner met en scène une sorte d’agonie pour cette bourgeoisie. La plupart du temps immobiles, froids dans leurs attitudes et aux regards affaiblis, c’est une bourgeoisie qui est proche de sa fin. Comme une crise qui ne fait que progresser tout au long du film. Le coup fatal, que je ne peux révéler ici, est d’autant un élément tragico-romantique qu’un élément de point de vue désabusé. Dans sa mise en scène, Jessica Hausner regarde constamment cette bourgeoisie comme un groupe dissou, une classe éteinte. De ce fait, le film adopte un ton et une approche qui vient d’ailleurs. Il y a quelque chose de très aérien dans ce film, dans le fait d’explorer une bourgeoisie qui se sait au bord du gouffre.

La chute (la dégringolade comme la chute narrative) est inévitable : la bourgeoisie est prise dans un tourbillon qui ne finit pas. Le décor est exactement là pour montrer à quel point l’illusion grandit de scène en scène. Entre un rideau qui recouvre la moitié d’un plan, des tableaux aux couleurs sombres, des miroirs et carreaux partout, des carrelages aux dessins géométriquement rectilignes, puis des tapisseries aux répétitions picturales angoissantes. Tout est installé pour sentir une oppression sur ces personnages nobles. Le tourbillon s’aperçoit également dans les mouvements des acteurs. Les personnages errent entre les pièces, et sont abandonnés au milieu d’un jardin ou d’un bois. La fatalité est comme une bombe prête à exploser.

Cette fatalité se ressent à travers le découpage du film. Avec ses cadres fixes, Jessica Hausner refroidit davantage l’ambiance qui pèse déjà sur ses personnages. La distance aérienne se fait marquer encore plus, ainsi que l’oppression avec nos regards fixés sur une partie de l’écran. Comme si les personnages sont constamment sous l’effet d’un jugement silencieux. C’est là que le spectateur participe entièrement au film. Malgré la froideur et la retenue des plans fixes, aucune timidité ne transparait. Il est plutôt question de contemplation d’un monde qui se meurt de séquence en séquence. Le cadre fixe permet donc de poser le regard sur chaque détail d’un plan, et d’en ressortir toute l’incongruité d’un univers sans espoir.

Ces plans révèlent également autres choses, plus encrés dans l’environnement spacial des personnages. Ce qui les entoure trouve une importance équivalente à leurs attitudes. A la manière des VESTIGES DU JOUR de James Ivory ou des LIAISONS DANGEREUSES de Stephen Frears, les espaces sont des fantasmes instantanés qui finiront par n’être que le fruit de la chute. Ce n’est pas tout, car ces espaces sont aussi la source de faux-semblants, tout au long du film. Il est nécessaire ici de revenir sur les rideaux, la tapisserie, les miroirs, les carreaux, etc…

A l’instar des costumes grandiloquents mais presque dépassés, ces détails du décor ont leur importance dans l’image des personnages. Les miroirs, les peintures et les carreaux sont autant d’images stoppées, gravées dans un souvenir qui s’amenuise. Le reflet n’est pas l’image de la réalité, et les rideaux sont autant de voiles qui dissimulent un désarroi permanent. Quant aux tapisseries, elles sont cette idée de beauté qui ne prendra jamais réellement vie ; tels des contes qui nous ravissent mais qui ne durent que furtivement en détachant tout bonheur. Beau film de crise, dépression.

4 / 5

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