A dark-dark man, de Adilkhan Yerzhanov

A dark-dark man, de Adilkhan Yerzhanov

Dans l’effroi d’une réalité, il y a toujours un regard qui s’empare des sujets sensibles pour les emmener dans un imaginaire. Le cinéma permet de mettre le doigt sur les maux de notre monde, ou même plus simplement sur les taboos d’une société en particulier, afin d’y trouver un geste salvateur. Dans A DARK, DARK MAN, la corruption de la police est au cœur du récit et du regard. Chargé d’étouffer une affaire d’agressions mortelles, un jeune policier va et vient entre plusieurs criminels, mais se retrouve exposé par l’arrivée d’une journaliste qui suit l’affaire. Déterminée, la journaliste bouleverse toutes les actions du jeune policier. Mais Adilkhan Yerzhanov ne choisit pas le point de vue de la journaliste, il prend celui du jeune policier. Le cadre n’est donc pas simple témoin tiers de l’action, il est au cœur même de celle-ci en épousant les faits & gestes du jeune policier et des personnes qu’il côtoie. Comme si la caméra tend à confronter ce qu’elle capte, à percer à jour la vérité derrière le costume de policier. A DARK, DARK MAN se révèle alors davantage qu’un polar, prenant petit à petit les airs d’un western, avec ces vastes paysages et ces conflits se mouvant d’espaces en espaces.

Mais un western désespéré, tant la caméra regarde la violence avec fatalité et trivialité. Le film est constamment entre la tension et le malaise, avec ces personnages à la fois déterminés puis remplis de folie. Adilkhan Yerzhanov utilise cette confrontation de l’intérieur pour créer une ironie, un ton absurde. A DARK, DARK MAN n’est jamais un film sombre ou noir, mais s’oriente vers le minimalisme de l’anti-héros solitaire : chercher la violence dans ce qu’il y a de plus ordinaire en pleine journée lumineuse. C’est donc dans le quotidien des personnages que le cinéaste y insère des décalages, des touches d’humour absurde. Le cadre regarde donc le chaos contradictoire des personnages, plutôt que chercher une ambiance obscure & angoissante. Tout est une question de mélange : le cadre capte à la fois la dimension polar et le décalage, les laisse se rencontrer, pour que l’absurdité désamorce un minimum la brutalité. De cette manière, chaque personnage devient plus complexe, jamais dans une simple dichotomie entre bien et mal.

D’où l’utilisation du cadre fixe (à l’exception de quelques légers travellings avant) et de plusieurs plans-séquences, pour explorer les changements de ton et les changements de comportements des personnages. Dans un même cadre, dans une même image, Adilkhan Yerzhanov connecte la dimension polar / western avec l’absurdité du décalage. Le plan-séquence permet de voir le basculement de l’un vers l’autre, et inversement. Ainsi, les personnages finissent par se révéler par leur absurdité, modifiant la perception des espaces en transformant leur affectation. Alors qu’un paysage se découvre toujours par le biais du polar ou du western, s’inscrivant dans l’imaginaire de la violence (déjà éxecutée ou à venir), la mise en scène et le cadre fixe tendent vers la révélation d’un réel plus absurde grâce à des rebondissements. Même si la mise en scène à tendance à trop temporiser, jusqu’à rendre le film trop long et parfois redondant, elle réussit à chaque fois à basculer du ressenti (de l’ambiance noire) vers le mouvement impétueux.

À force de temporiser, cette intéressante idée de basculement de la mise en scène devient schématique. A DARK, DARK MAN a une forte tendance à être linéaire, à cause de cette esthétique qui ne veut jamais déborder. Adilkhan Yerzhanov a trouvé une impulsion pour créer une rupture de ton, mais s’y repose bien trop souvent, ne laissant pas son film se risquer à embrasser le genre du polar à un quelconque moment. Comme si la mise en scène et le cadre se fixent un degré de tension et d’absurdité à ne de pas dépasser. Petit à petit, l’esthétique s’enferme dans un cycle, tout comme les personnages sont enfermés dans un cycle de violence. Cependant, la mise en scène y trouve des oppositions : entre le bruit et le silence, entre le regard et le hors-champ. Dans cette violence permanente du polar / western, qui ne se montre pas vraiment explicite mais plutôt dans la suggestion, les espaces paraissent silencieux mais leur immensité est étouffante.

Mais pas un étouffement angoissant, car tout espace reste magnifié, peu importe l’ambiance et le ton. C’est ici que la mise en scène trouve son énergie, malgré ses défauts : à l’inverse de la violence perpétrée par les personnages, Adilkhan Yerzhanov cherche ce qui reste de beau tout autour. Face à la violence qui est passée sous silence, le cadre laisse les paysages exprimer le sublime dans la désolation. Malgré l’aridité et l’infinité perturbante des espaces, leur silence et leur composition se révèlent être l’élément le plus salvateur de tout le film. C’est dans un champ de maïs que des personnages s’amusent et trouvent le plaisir de vivre, puis c’est entre quatre murs que des personnages expriment leur violence. Une beauté des espaces qui s’intègre à tout le cadre, jusqu’à laisser suggérer son déploiement dans les bords. Une beauté des espaces qui provoque avec évidence l’emploi de ces cadres fixes en plans larges, réduisant la taille des corps des personnages, qui ne seraient finalement qu’un mouvement parasitant le sublime.


A DARK, DARK MAN ; Dirigé par Adilkhan Yerzhanov ; Scénario de Adilkhan Yerzhanov et Roelof Jan Minneboo ; Avec Daniyar Alshinov, Dinara Baktybayeva, Teoman Khos ; Kazakhstan / France ; 1h51 ; Distribué par Arizona Distribution ; 14 Octobre 2020