68, mon père et les clous

68, mon père et les clous

« les temps changent » dit Jean dans le film, à une cliente qui apprend la malheureuse nouvelle de l’imminente fermeture définitive de Bricomonge, petite quincaillerie parisienne, qui a tenu 32 ans. Le geste de Sophie Dulac Distribution n’est pas anodin : le documentaire de Samuel Bigiaoui sort le jour de la fête du travail, ce symbolique 1er Mai. Le beau geste est d’y faire résonner un documentaire tel que 68, MON PÈRE ET LES CLOUS avec ses dimensions sociale, politique et intime. La manière de faire entrer un univers capitaliste ravageur et cruel, dans un univers artisanal, intime et émotionnel. Parce que Samuel Bigiaoui ne filme pas que son père dans sa boutique. Le magasin devient un personnage à part entière, comme le compagnon d’une vie pour le propriétaire. Ainsi, le cinéaste capte cette séparation progressive, le temps qui coule inéluctablement vers le deuil. C’est ce qui donne tout l’aspect intime et émotionnel au documentaire.

Rentrons maintenant dans le détail, et remarquons que le geste de Samuel Bigiaoui est bien au-delà du souvenir de famille, du message d’amour et de soutien pour son père et son magasin. Le film devient un matériel de préservation de la mémoire. Au fur et à mesure que les rayons sont de plus en plus désertés, qu’il n’y a plus vraiment de nouveaux clients, que les étagères se vident, etc…, le documentaire se fait rencontrer le passé, le présent et le futur. Dans sa nécessaire chronologie, le montage avance le temps avec de nombreuses ellipses (1h24 de film pour raconter 1 mois de tournage), pour préserver un morceau nostalgique du passé et y faire apparaître les fantômes dans les images tristes du futur. Grâce à cela, Samuel Bigiaoui permet deux choses : le cadre est remplit de cet espace clos qui se meurt, étant également l’écho direct du hors-champ. Celui où le système capitaliste (par filiales, par hypermarchés, etc…) crée une invasion presque invisible. Et même mentionnée, quand on pense que le propriétaire avoue que le contact repreneur n’est autre que Carrefour, pour ouvrir un énième supermarché. Mais surtout, au-delà de cet écrasement par hors-champ, la caméra brise la frontière du comptoir, afin de faire du magasin (ou ce qu’il en reste) un lieu de rencontres et de confessions.

Dans tout cela, Samuel Bigiaoui filme l’écho d’une époque faite de luttes sociales. De ce fait, le magasin, dans sa personnification, fait partie intégrante d’un idéal. Celui qui fait la part belle à l’artisanat, à l’indépendance, à la passion dans le travail, etc… La caméra filme la mort de cet idéal, comment un système moderne met progressivement le feu à cet idéal. Le titre le dit si bien : il s’agit de l’écho d’une époque de lutte, d’une part d’intimité et d’une dimension passionnelle par l’artisanat. Et dans tout cela, toutes les époques se connectent pour un espace qui a défié le temps, mais qui s’y voit rattrapé par la fatalité d’un système régit par l’argent et les factures. Même si quelques moments d’humour viennent consoler un peu la tristesse, le film est au-delà de l’émotion pour raconter quelque chose de grave. Il suffit de voir comment Samuel Bigiaoui réussit à capter le silence et les regards, pour les porter vers une forme de reddition fatale. On pourra seulement reprocher au cinéaste sa trop forte présence (provoquer des scènes, trop d’interactions, trop de questionnements sur l’intérêt filmique) qui tend à avoir une caméra parfois rentre-dedans, à vouloir forcer la parole et l’émotion. Il ne faut pas essayer de comprendre, il faut parfois laisser la contemplation et l’imagination se développer, et laisser l’espace parler à la place des personnes, laisser le montage exprimer l’écho du passé. On retiendra pourtant une accolade finale très touchante et bouleversante.


68, MON PÈRE ET LES CLOUS
Écrit et Réalisé par Samuel Bigiaoui
France
1h24
1er Mai 2019

3.5 / 5

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