17 Blocks, de Davy Rothbart

17 Blocks, de Davy Rothbart

C’est un fabuleux cadeau, et un geste émouvant, que d’offrir une caméra à un jeune garçon qui se rêve cinéaste. Surtout quand cela donne lieu à des captations régulières, qui deviendront ensuite les séquences d’un long-métrage. 17 BLOCKS est cette rencontre incroyable entre le cinéaste Davy Rothbart et deux jeunes garçons habitant Washington D.C. Une amitié qui sera marquée par un témoignage, celui des images captant une souffrance / peine / violence / pauvreté quotidiennes. Parce que les deux jeunes garçons Emmanuel et Akil Sanford font partie de cette communauté d’Américain-e-s abandonné-e-s par les politiques successives. En malheureuse et fatale conséquence, la drogue, la violence et la pauvreté sont des récurrences dans le quotidien des deux frères. Le titre est même très évocateur, indiquant les 17 pâtés de maisons qui séparent la Maison Blanche et le foyer de la famille Sanford (dont le film est le récit sur deux décennies).

Tout commence avec un point de vue subjectif. Ou plutôt, un point de vue interne. Parce que la caméra n’est autre que le regard à l’intérieur même de la famille Sanford, et n’est pas toujours portée par la même personne. Mais qu’importe, ce point de vue permet de montrer des images qui viennent du cœur, de pouvoir témoigner directement, sans distance (sans regard intermédiaire) l’histoire de la famille. La grande force du long-métrage est d’embarquer son cadre en immersion dans la vie de famille, effaçant le pont / le filtre que crée la présence du regard d’un-e cinéaste. De cette manière, c’est une plongée directe dans une intimité sans chercher à dessiner ou tracer des contours. 17 BLOCKS peut se voir comme un portrait des États-Unis, mais Davy Rothbart ne s’y aventure pas vraiment, laissant le récit familial et les prises de vue amatrices faire le travail. Parce que les images de la petite histoire (le récit individuel) sont toujours plus fortes pour raconter un portrait général. Avec des images telles que celles-ci, le long-métrage touche le cœur plutôt que toucher l’esprit. C’est de l’émotion à l’état pur, palpable, dans sa plus grande vérité.

17 BLOCKS est une fable humaine tragique, qui devient petit à petit une fresque familiale. Une fresque car Davy Rothbart ne s’arrête pas aux captations amatrices de la famille, et suit la famille après un tragique événement qui les affecte. La gestion du temps n’est pas anecdotique. Même si quelques dates s’immiscent ici et là, pour créer des repères vis-à-vis du récit familial, le récit est très elliptique. Comme si l’oeuvre filmique transmet et formalise l’impact du temps sur la famille. Il y a quelque chose d’intemporel et d’impuissant, quelque chose de l’ordre de la fatalité. Avec cette narration et ce montage décousus, étalé-e-s sur deux décennies, chaque cadre (peu importe la qualité de son image) montre une famille prise dans un tourbillon infernal. Mais des images qui sont remplies d’amour et de souffrance, parce que c’est bien l’intimité qui est impactée, comme si l’intérieur des images subit le même sort. La caméra devient alors une arme pacifique, un moyen de garder l’optimisme d’une unité familiale plutôt que de succomber à la rage. La caméra et les images, comme l’opportunité de continuer à ressentir, de ne pas oublier.

C’est pour cela que le film ne tente jamais d’être plus grand que ce qu’il raconte, d’être plus impressionnant que les images déjà existantes. La caméra est à hauteur de la famille, de chacun-e de ses membres. Comme si la caméra s’incline face à la réalité. Que ce soient les images, les paroles, les relations entre personnes ou les espaces (traversés, de vie), tout devient une matière qui hante chaque membre de la famille. Parce que le film sait qu’il ne pourra pas changer quoi que ce soit par sa seule existence, alors il reste un regard précieux, qui reste dans l’essentiel : l’art de voir. Pour voir, donc, la caméra s’abandonne à être le miroir d’un souffle de vie, et le cadre ne donne plus de signe de limite du champ. S’incliner face à la réalité, pour y trouver des images solaires au sein même de la violence, de la souffrance et du chaos qui rongent le quotidien. Un optimisme, une tendresse qui viennent uniquement des liens forts au sein de la famille. Les images ne sont qu’en fait la modélisation sensible du lien immatériel entre chaque membre de la famille.

En cela, 17 BLOCKS est merveilleux et bouleversant car il saisit la fièvre et l’énergie de l’image manquante, celle d’une famille qui aspire toujours à autre chose / à mieux. Mais étant pris dans un tourbillon de souffrance et de chaos, ils ne peuvent atteindre cet ailleurs qui se trouve à 17 pâtés de maisons. Le cadre saisit donc le peu qui existe, entre la fatalité violente / cruelle et l’amour au sein de la famille. Ce sont les images d’une famille qui rêve d’être une famille ordinaire, qui rêve d’une vie en-dehors de ce chaos. Des images qui se raccrochent au peu qui leur est possible de vivre, qui s’inclinent face à la cruauté du quotidien, qui n’arrivent pas à franchir un palier supplémentaire. Comme des images enfermées dans ce même tourbillon que celui où est la famille. Cette image manquante est celle d’une vie qui n’a pas existé, celle d’une vie qui devait être autre, celle d’une vie dérobée.


17 BLOCKS ;
de Davy Rothbart ;
en collaboration avec la famille Sanford ;
États-Unis ;
1h38 ;
2020.