Ali a les yeux bleus

Ali a les yeux bleus

Réalisé par Claudio Giovannesi. Scénario de Claudio Giovannesi et Filippo Gravino. Avec Nader Sarhan, Stefano Rabatti, Brigitte Apruzzesi, Marian Valenti Adrian, Yamina Kacemi, Cesare Hosny Sarhan, Fatima Mouhaseb. Durée 100 minutes. Pays Italie. Sortie française le 30 Avril 2014.

<< Nader et Stefano sont deux jeunes de 16 ans. Entre deux vols, il vont à l’école. Nader tombe amoureux de Brigitte, mais sa famille s’oppose à cette union, argumentant avec les origines égyptiennes du jeune homme. Pendant une semaine, Nader essaie de passer outre des valeurs de sa famille d’origine. Le dilemme entre être arabe, ou italien courageux et amoureux. >>

Voici encore un film qui menace de se crasher à cause de son sujet. Les cinéastes ont toujours intérêt de prendre la bonne direction pour parler de religion. Ici, il y a des immigrés, avec la question de la religion. Le respect de ses origines, et donc des règles de vie pré-établies. A travers cela, le cinéaste italien Claudio Giovannesi parle de la famille, des valeurs encrées au sein du domicile familial. Et évidemment, il s’agit là de l’un des enfants qui ne fait rien comme il faut. Un adolescent fâché avec ses parents, car il se comporte mal vis-à-vis des valeurs familiales, et donc vis-à-vis des règles de leur religion.

La coupure avec la famille se déroule alors très vite pour le cinéaste. Pas question de s’arrêter trop longtemps là-dessus. Ca ne restera que le prétexte de base à la thématique du film. En effet, Nader incarnera surtout un adolescent qui grandit. Le point de vue est vite choisi : celui de Nader est adopté. L’adolescent quitte le foyer familial, et décide de se débrouiller seul. Tout le reste du film est le récit de cette semaine d’errance pour le jeune Nader. Une errance qui se transforme rapidement en quête.

A la recherche d’intégration absolue, le jeune Nader devra tout apprendre de lui-même. C’est une quête initiatique qui l’attend. Les joies et les malheurs de l’autonomie dans le quotidien. Surtout pour un jeune étudiant qui ne travaille pas. C’est par son instinct que le personnage se laissera guider. Claudio Giovannesi saura le traduire avec sa caméra. Dans chaque plan où il suit son acteur en caméra portée, ou lors des plans fixes rapprochés (du gros plan, en passant par le rapproché épaule et le rapproché poitrine : agréable alternance selon la situation) : le cinéaste peint une vivacité chez son personnages. Comme si une spontanéité habite l’acteur lors de l’enregistrement.

Mais ce n’est pas tout. S’il n’y avait que cette vivacité pendant plus d’une heure et demi, on s’ennuierait vite. Pour éviter de perdre le spectateur dans l’action, le cinéaste a une autre carte à jouer. Celle de l’origine du trouble avec la famille. C’est à dire l’amour que porte Nader pour une certaine Brigitte. La belle actrice blonde italienne amène de la douceur, de la tendresse dans le récit. Grâce à son montage, le cinéaste italien va habilement alterner la vivacité de ses personnages, avec la sensualité de la romance. Dans ces moments, la caméra de Claudio Giovannesi se fera plus lente. Les travellings forment presque une chorégraphie des sensations des personnages. Et les plans fixes (lors des passages sur la romance) sont comme une peinture d’un amour increvable.

Avec tout cela, le cinéaste italien tient évidemment à donner une dimension épique à son film. C’est l’épopée d’un adolescent vers l’émancipation, vers l’entrée dans l’âge adulte. Entre bonnes et mauvaises décisions de la part de Nader, le cinéaste sera tout de même dans la même approche. Le point de vue ne subira aucune évolution. Une fois les intrigues posées autour de Nader, leur déroulement respectif reste linéaire. Il y a un cruel manque de rigueur dans la portée épique du film. On ne sent pas assez la chaleur des actions les plus extrêmes. Sans rien dévoiler de ces moments, Claudio Giovannesi manque quand même d’une fièvre brûlante. Il lui manque de plusieurs instants où le récit peut basculer soudainement.

Sauf qu’on se rend compte, à plusieurs reprises, que rien ne va exploser. Qu’il y a toujours une solution pour aller mieux, pour sauver notre pauvre petit protagoniste. Les pulsions des personnages sont bien présentes. On peut les sentir à l’écriture. Mais le réalisateur manque aussi de ténacité là-dedans. Certes la caméra est exprime des sensations très vives. Comme si la caméra est le reflet des pulsions des personnages. Mais le cinéaste navigue sur un fil assez fin. Il lui manque des bases solides à ses situations. L’adolescent Nader n’a rien à quoi s’accrocher, tout comme Claudio Giovannesi. Il annonce les futurs problèmes, mais il manque un entre-deux sur quoi se reposer. Il manque, à l’écriture, des sous-entendus pour l’action. Car le spectateur n’est que le témoin d’un adolescent qui erre en attendant de finir son initiation.

En ce qui concerne cette quête initiatique, un parti pris esthétique est clairement pris. Claudio Giovannesi opte pour la précarité du milieu. Chaque espace filmé est une déroute de plus dans l’errance de Nader. Les espaces capturés représentent le champ de bataille d’une jeunesse en quête d’intégration, de maturité. Comme un cri de guerre de ces jeunes, envers un monde qui ne les comprend pas. A l’instar des lentilles bleus de Nader, tout est faux semblant. On rêve de bonheur, d’utopie : mais on se heurte à la dure réalité du monde extérieur. Entre pauvreté et solitude, ce film est un intéressant témoignage sur la jeunesse.

3 / 5