Andy Shauf – interview d’un magicien

26 septembre 2017

Il est compliqué de décrire la musique d’Andy Shauf sans user de poncifs (« Chanteur folk sensible », « chanteur-compositeur aux chansons à tendance dépressive », etc.). Les comparaisons avec ceux qui ont tracé le sillon du genre (Elliott Smith, notamment) sont légion. Il y a un peu de tout ça chez Andy Shauf. Pourtant, se limiter à cette unique représentation de sa musique serait passer à côté de ce qui rend l’artiste canadien si spécial. The Party, son dernier album, raconte une soirée par le menu, en 10 chansons et un peu moins de 40 minutes. Ce disque marque parce qu’il raconte des histoires et construit des personnages auxquels on s’attache. Alors, quand il monte sur scène et interprète ses morceaux, Andy Shauf prend des airs de conteur. C’est avant sa date à la Nouvelle Vague en août dernier, dans le cadre de la Route du Rock, que nous nous sommes rencontrés.

 

Depuis Darker Days, votre premier album, votre musique a évolué : elle est plus produite, bien que restant intimiste. Avez-vous changé votre façon d’appréhender l’enregistrement de vos chansons ?

Andy Shauf : Je crois, oui. Sur Darker Days, il y a certaines des premières chansons que j’ai écrites, je suis devenu meilleur pour jouer des instruments, pour arranger mes chansons. À l’époque du premier album, je me disais « je vais faire les guitares, puis la batterie, puis la basse … ». Aujourd’hui j’ai plus une vision d’ensemble de ce que je veux faire.

 

«Jusqu’à présent, pour la plupart du travail, je préfère être seul.»

 

J’ai lu que vous étiez allé en Allemagne, dans un autre studio

Je suis allé en Allemagne oui, pendant dix jours à peu près. C’était au tout début de l’écriture des morceaux pour cet album. Donc j’y suis allé et j’ai essayé de travailler avec des amis à moi, de les faire jouer sur l’album, mais ça ne s’est pas très bien passé. J’ai jeté tous les enregistrements et j’ai tout recommencé depuis le début, seul, chez moi.

Vous vouliez jouer de tout ?

C’est plus simple de cette façon, je trouve. D’essayer de trouver des idées sur différents instruments, plutôt que de devoir expliquer à quelqu’un la façon dont on veut que ça sonne exactement. Je trouve ça plus simple de le faire moi-même. Jusqu’à présent, pour la plupart du travail, je préfère être seul.

Pour Bearer of bad news (ndlr : son second album), vous aviez écrit quelque chose comme cent chansons. Maintenant, vous tournez beaucoup : avez-vous eu le temps d’écrire autant pour The Party, ou êtes-vous parti dans l’idée d’aller directement au but ?

Oui, pour The Party ça a été un peu différend. Il ne s’est pas écoulé le même nombre de mois ou d’années entre Bearer of Bad News et The Party, je tournais beaucoup. Mais je savais à peu près ce que je voulais faire avec The Party. Quand j’écrivais l’album précédent, j’avais beaucoup de temps. À peu près 4 ans en fait. J’avais des problèmes de label à ce moment là. Ils ne voulaient pas me laisser sortir de nouvel album tant que je n’avais pas vendu un certain nombre de copies de mon premier album …

Wow

Mais c’est une bonne chose ! Parce que l’album que j’aurais sorti, si j’étais resté avec eux, aurait été totalement différent, vous voyez. Le fait d’écrire toutes ces chansons m’a emmené vers d’autres endroits, d’autres horizons. Donc les chansons avec lesquelles j’ai terminé au final sont probablement très différentes de ce que j’aurais sorti dès le début, si j’avais pu.

Photo : Jean Sylvain Le Gouic

 

Vous jouez beaucoup d’instrument : continuez-vous à apprendre à jouer ?

J’ai essayé d’apprendre la flute traversière, on m’en a offert une pour mon anniversaire. J’essaie d’en mettre un peu dans mes dernières démos, on verra ce que ça va donner.

Vous êtes comparés à de nombreux chanteurs, comme Randy Newman, Elliott Smith ou Paul Simon. Mais avez-vous d’autres artistes qui vous inspirent, dont on ne ressent pas forcément l’influence de prime abord dans votre musique ?

Je ne sais pas trop, j’écoute vraiment beaucoup de musique. Beaucoup de pop par exemple. Mais j’aime aussi beaucoup la façon dont les rappeurs font leurs phrasés, leurs rythmes, et vous ne reconnaitriez sans doute pas ça dans ma musique !

The Party n’est pas un « album-concept » à proprement parler, mais il tourne autour d’un leitmotiv : celui d’une fête, d’une soirée. Aviez-vous décidé, dès le début de l’écriture, que cet album serait thématique ?

Quand j’ai commencé à écrire ces chansons, elles tournaient toutes par coïncidence autour du fait de faire la fête, d’être au bar, à une soirée. Puis, j’ai commencé à prendre du recul, à me dire : « de quoi parlent ces chansons ? », « qui sont les personnages qui sont à ces soirées ? ». Donc j’ai décidé que ce serait la trame de l’album à peu près à la moitié de la composition de celui-ci. Mais par exemple, « early to the party », je l’ai écrite avant de savoir que le reste de l’album traiterait du même sujet.

Vous écrivez vos personnages avant de composer la musique ?

À vrai dire, ça arrive en même temps. Je n’ai pas vraiment de paroles prêtes avant de commencer à composer … Habituellement, c’est plus une idée qui me vient, où quelque chose qui a pu arriver à quelqu’un, et dont je pourrais prendre inspiration dans une chanson, à laquelle je pourrais rajouter de la musique.

Vos chansons ont la particularité d’être un peu hors du temps, les histoires que vous racontez auraient pu arriver il y a dix ans, ou dans dix ans, aux USA mais aussi ici. Les soirées, par exemple c’est un thème assez universel. Beaucoup de personnes peuvent s’y identifier.

J’ai toujours voulu faire des chansons dans lesquelles les gens peuvent se retrouver. Je ne veux pas qu’elles parlent de quelque chose de si précis que les gens ne comprendraient pas ce que j’essaie de dire.

Il y a quelque chose qui est presque sociologique, un peu à l’image de The Suburbs d’Arcade Fire.

Sur Bearer of Bad News, mes chansons étaient plus des descriptions d’événements, de choses qui se passent. Pour The Party, c’est surtout à propos de gens qui disctuent, des chansons sur ce qu’ils se disent. Mon but était plus d’essayer de capturer les subtilités dans la façon dont les gens interagissent entre eux dans un contexte donné.

 

Dans Hometown Hero par exemple, ou Wendell Walker, on imagine, en les écoutant, chaque détail de la scène. Comme dans un livre en fait.

J’aime beaucoup lire, mais je pense que c’est juste ma façon de faire. Quand j’écris, j’essaie de visualiser quelque chose qui se passe, et j’essaie juste d’écrire les détails de la façon dont je vois les choses, comment elles se déroulent. Ma façon d’écrire est surtout faite de description. Je décris des choses et j’essaie d’embarquer les gens, qu’ils m’accompagnent pendant tout le morceau et puissent voir les détails que j’ai voulu leur montrer, pour qu’ils puissent suivre l’histoire. Je ne sais pas si ça fait sens.

Si, ça fait sens. Certaines de vos chansons, parce qu’elles racontent des histoires, demandent de l’attention. Wendell Walker par exemple, dure assez longtemps, 8 minutes. Pour garder l’attention des gens, vous préférez jouer en festival, en salle ?

Cette chanson est très dure à jouer, on l’a beaucoup faite. On avait pour habitude de la jouer au tout début de notre set. Et si les gens ne font pas vraiment attention et sont en train de parler, c’est littéralement 8 minutes d’enfer pour nous. Alors on évite de la jouer en festival.

 

«Je pense qu’il y a toujours une partie de soi dans ses chansons»

 

Est-ce qu’il y a une part d’autobiographie dans vos chansons ?

Je pense qu’il y a toujours une partie de soi dans ses chansons. Vous pouvez essayer de les écrire à l’opposé de vous, elles vont finir par parler plus de vous que vous ne le réalisez. Plusieurs fois, après avoir écrit une chanson, je pense qu’elle est très éloigné de moi, à mon opposé. Et puis, quand je la réécoute quelques mois ou années plus tard, ça saute aux yeux que je traversais à l’époque beaucoup de choses que mes personnages traversent.

Vous avez commencé la musique dans un environnement très religieux, dans une école religieuse. Est-ce qu’il reste quelque chose de cette époque de votre vie dans votre musique ?

Oui. Ce genre de choses, quand vous grandissez complètement immergé dans la religion, je ne pense pas que ça puisse vous quitter complètement. Ça reste avec vous, d’une manière assez superstitieuse. C’est toujours quelque chose à laquelle vous pensez et qui, d’une façon ou d’une autre, entre dans votre façon de penser et de faire.

Elliott Smith, à qui on vous a beaucoup comparé, a dit un jour « Si vous jouez de la guitare acoustique, alors vous êtes vu comme le mec déprimé et sensible ». Est-ce que vous avez peur, d’une façon ou d’une autre, d’être un jour emprisonné dans l’image du « mec à guitare qui joue des chansons folk un peu tristes » ?

Il y a tellement de personnes qui font ce genre de musique maintenant. Il y a tellement de « chanteurs à guitare », de « chanteur compositeurs », qu’on doit juste essayer de faire quelque chose d’un peu différent. Je pense que les gens me compareront toujours à Elliott Smith, pour le reste de ma vie. Il y a certaines ressemblances que je comprends. Mais je suis ok avec ça. J’aime sa musique et même si je pense que je fais quelque chose différent de sa musique, je ne sortirai jamais de cette image. Mais ça me va.

 

photo : Jeanne Nicolle-Annic

 

 

 

 

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26 septembre 2017