The Witch

The Witch

Écrit et Réalisé par Robert Eggers
Avec Ralph Ineson, Kate Dickie, Anya Taylor-Joy, Harvey Scrimshaw, Ellie Grainger
Etats-Unis
95 minutes
Sortie le 15 Juin 2016

Nouvelle-Angleterre, 1630. William et Katherine, un couple dévot, s’établit à la limite de la civilisation, essayant de cultiver un lopin de terre au milieu d’une étendue encore sauvage. Ils mènent une vie pieuse avec leurs cinq enfants, mais lorsque leur nouveau-né disparaît mystérieusement et que les récoltes sont soudainement gâchées, la famille se déchire.

Ce n’est pas le « chef d’oeuvre » horrifique annoncé par la presse américaine, qui aime bien surclasser ses films qui tentent des choses. Cela n’empêche pas que Robert Eggers propose beaucoup d’idées et sera surement un cinéaste à suivre. Déjà, il a compris que le moteur d’un bon film d’horreur se trouve dans les autres genres : on ne peut justifier un genre par lui-même. Ainsi, ce film d’horreur part d’une situation dramatique qui se retrouve plongée en plein mystère « fantastique ». Ce mystère est l’enrobage initié autour de la croyance : il n’y a aucun moyen, peu importe le moment, de distinguer le vrai du faux, ou la certitude de la manipulation.

Parce que toute cette première partie est fondée sur un crescendo, telle une danse avec le diable qu’effectuerait les personnages, mais chacun à leur manière. C’est toute la force du film quand il installe longuement ses situations, ses doutes et ses rapports qui se détruisent. S’accélérant plus tard, cette danse avec le diable est comme un baiser : chaleureux et envoûtant au début, puis une main passe derrière la nuque pour bien contrôler le partenaire. Le diable guide chaque scène du long-métrage, mais il est invisible et même intangible, il guette chaque personnage et leur transmet une sauvagerie grandissante.

Tout l’idée de la construction est ici : dans l’attente ; il y a un jeu remarquable sur la durée, où le spectateur est à la même place que les personnages, toujours en alerte mais constamment occupé à regarder ailleurs. Tout simplement parce que la mise en scène arrive à provoquer un abandon de soi (chez les personnages) : la perte de la raison va de paire avec le mystère autour de la croyance, faisant grandir une sorte de fièvre sauvage qui dicte les attitudes violentes. C’est ainsi que le côté fantastique du récit n’est pas très souligné, même que la fameuse sorcière du titre n’est pas clairement traitée. Tout justement parce que l’abandon de soi sert à laisser entrer le Mal dans son âme, complétant l’amertume naissante des personnages.

L’esthétique joue donc sur plusieurs plans pour exprimer cette attente, cet abandon de soi. Tout d’abord, il y a évidemment les effets de surprises nécessaires aux films horrifiques. Il faut pouvoir garder un élément de mystère ; qui n’est pas celui habituel, car le spectateur connaît déjà la réponse face à des personnages dans l’ignorance complète. L’impuissance du spectateur fait grandement ressortir les faux semblants du long-métrage : les quelques jump-scares sont peut-être de trop, mais tout le reste suffit pour se demander à quel moment tel ou tel personnage va mourir. C’est l’un des effets créé par la mise en scène : connaissant déjà la réponse, le spectateur n’attend plus qu’à savoir à quel instant il y aura un autre mort dans la famille.

Pour creuser davantage l’esthétique proposée, il faut se pencher sur les relations entre les personnages. On appréciera l’intention de creuser un écart de plus en plus grand entre les personnages, avec des corps se repoussant de plus en plus, une méfiance et une colère prenant chassant l’amour de la famille qu’il y avait au départ. Il faut donc mentionner comment Anya Taylor-Joy est de plus en plus mise à l’écart par le cadre. Même lors d’une prière autour de son frère apparemment possédé, la caméra la filme en plan rapproché tandis qu’elle capte le reste de sa famille ensemble. Au fur et à mesure, chaque membre de la famille aura son propre cadre, écarté du lien familial et de l’amour qui va avec.

Parce qu’il s’agit avant tout d’un conte du cauchemar, toutes ces couleurs sombres et âpres se mélangent pour que cette famille à la vie pieuse voit l’austérité comme un enfer permanent. Les bois ont toujours eu cette fonction dérangeante dans le cinéma d’horreur (coucou mes films chéris EVIL DEAD – Sam Raimi, 1983 / 1987 / 1993) : rien de mieux que la saison automnale pour créer une sensation angoissante dans un bois. Ces branches orphelines de feuilles, ces longs troncs dont on ne voit jamais le haut, ces terres qui se répètent (créant une perdition), cette étendue inquiétante par le hors-champ / l’inconnu. Le lopin de terre où vit cette famille est semblable au camp de prisonniers dans THE BRIDGE ON THE RIVER KWAI (David Lean, 1957) où l’absence du bois / de la jungle est un enfermement sur soi, tandis que tout autour il y a ces éléments sauvages inconnus qui annoncent la mort, perturbant alors les comportements et la psychologie des personnages.

C’est une poésie de la souffrance et de la peur interne (voir individuelle) qui s’empare de plus en plus des corps et des esprits des personnages. Pris au piège, ils tournent en rond dans leur cage (le lopin de terre) en attendant que tout s’arrange. Mais en attendant, ils s’excitent et perdent le contrôle de leur patience. Les esprits s’échauffent et les corps retrouvent leur instincts primaires. Des corps qui ne ressemble plus tellement à la sérénité : les postures sont tordues, les gestes sont brutaux, la violence blesse autrui, etc. Mais il manque bien quelque chose pour que ce film fonctionne complètement : avec une bande sonore parfois bien trop appuyée (quelques frissons s’en remettent au son), il aurait peut-être fallu apporter un grain de folie, un côté malsain beaucoup plus énigmatique et pervers. Tel ce magnifique final.

3.5 / 5

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