Neruda

27 décembre 2016

Pablo Larrain, c’est ce cinéaste chilien au talent fou qui nous a offert gracieusement SANTIAGO 73, puis NO et EL CLUB (entre autres) et bientôt JACKIE avec Natalie Portman. Qu’est-ce qu’il fallait attendre de NERUDA ? Beaucoup, comme une amplification de ses propositions précédentes, telle une affirmation dans la cours des grands. C’est fait, Pablo Larrain est au sommet de son art, il peut continuer à livrer des films tranquillement. Ce film de traque n’est pas que cela, on le verra ensuite, mais il arrive surtout à placer au même niveau deux personnages. Voilà la force de Pablo Larrain : on suit moins un thriller ou une traque, qu’un effet de miroir entre deux personnages. Le cinéaste montre qu’ils ne peuvent exister l’un sans l’autre dans ce long-métrage. Ainsi, Pablo Larrain ne pouvait choisir d’autre acteur que son fétiche Gael Garcia Bernal pour incarner le policier : parce qu’il apparaît moins comme un personnage secondaire, et que cette attention et cette admiration pour le travail du comédien le place en haut de l’affiche avec Luis Gnecco, qui incarne Pablo Neruda.

Et ce n’est pas pour rien que le film s’intitule simplement NERUDA, car ce nom est le pseudonyme artistique de la personnalité explorée. Le long-métrage est un élan poétique à lui seul, il tend donc à confondre le geste artistique avec le propos, un gain de respect pour tout cinéaste qui a une ambition cinématographique. Tout simplement parce que cette œuvre contient une grande ambiguïté : la narration en voix-off est un élément métaphysique qui ferait douter de l’aspect docu-biopic du film, pour se diriger vers une pure œuvre de fiction. Il s’agirait là d’un film de pure imagination, de traversée de l’esprit des personnages, où tout se crée petit à petit. Tout comme les personnages, tels des fantômes l’un pour l’autre, des ombres que l’on chasse mais qu’on a du mal à piétiner : ils n’évoluent pratiquement pas, mais se créent et se développent au fur et à mesure, par le voyage.

Un voyage qui se traduit à travers plusieurs genres, mais surtout des ambiances. Faut-il être cinéphile pour être un bon cinéaste ? La réponse est inconnue, à vous le soin d’y répondre, réfléchir et débattre. Toutefois, Pablo Larrain se dote de plusieurs ambiances pour composer son exploration du jeu de piste. Du type western vers la fin, le film réussit à insuffler une ambiance pour chacun de ses plans. Tout à tour un film d’aventures, avec quelques résonances de romance, des touches d’humour noir, puis des moments sombres digne des meilleurs films noirs, pour parfois frôler le fantastique. Ce mystère autour de la véridicité du scénario (réalité, fiction pure?) entraîne le long-métrage vers un thriller onirique.

Pablo Larrain adopte le même travail esthétique que sur NO, en le dotant d’une photographie plus dérangeante et onirique que EL CLUB et SANTIAGO 73. Ce long-métrage NERUDA est une poésie du feu qui anime un personnage à avancer, à progresser et à s’obstiner. Mais il s’agit aussi de la poésie de la sauvagerie, de la violence hors-champ, d’un contexte politique toujours montré du doigt dans le relief des précédents films du cinéaste. NERUDA surfe sur la même vague, s’inscrit dans la même ligne que les précédents, mais en imbriquant les deux points de vue explorés via NO et via EL CLUB. Avec ce jeu de miroir entre les deux personnages (Pablo Neruda et le policier Oscar Peluchonneau), c’est un jeu de masques qui se crée (retour à l’idée de fantômes). Les espaces sont trompeurs, ce qui rend le renvoi de balle encore plus passionnant : à la fois des paysages ouverts sur les possibles, mais toujours refermés avec les murs et les nombreuses facultés de trous de souris / de cachettes.

Même le jeu de chaque acteur du film se répond. Comme si la folie et la sauvagerie de cette obsession est une torture pour chacun. La caméra, accompagnant les corps et les visages décomposés, est le point d’ancrage des personnages avec les espaces. C’est la caméra qui permet aux personnages de ne pas chuter, pour l’instant, jusqu’à un rapprochement trop identique (avant cette fameuse séquence dans la neige, Neruda et le policier ne s’aventuraient pas dans les même lieux). Le découpage et la photographie font grimper les personnages vers leur idéal fantasmé, vers une imagination seulement poétique. La caméra est un point d’ancrage, surtout parce qu’elle fait entrer dans le champ des personnages obsédés et qu’elle les fait rarement sortir.

Le montage allie parfaitement la mise en scène des espaces et les mouvements de caméra, comme s’il écrivait à nouveau la traque entre les personnages. Il y a une forme d’élasticité dans les deux cas : l’illusion des paysages étendus sur les opportunités (de cachette ou d’arrestation) et la caméra qui virevolte pour trouver les sensations d’un moment. Cela est possible parce que Pablo Larrain sait exactement quoi faire de sa caméra à tel moment, à chaque seconde de son film. Tel un ballet formel, une chorégraphie, c’est la caméra qui amplifie les idées de mise en scène. Sans elle, la mise en scène n’aurait pas cette fougue onirique. Chaque espace, mélangé aux autres dans un montage éclaté et qui arrive à mélanger le montage parallèle au montage alterné, représente une jungle constamment dangereuse. Pourtant, le montage est très porté sur les plans courts pour justifier une forme d’urgence dans l’obsession des personnages l’un envers l’autre (mis à part cette fantasmagorique introduction en plan-séquence).

Ces nombreux plans courts sont tant de panoramiques et travellings qui n’ont qu’un seul objectif : à la fois apporter une révélation aux personnages, soit un écrasement ou un instant de folie. Pablo Larrain n’a pas l’intention de montrer ce que tout le monde attend d’un biopic, et s’en éloigne petit à petit de plus en plus, pour surtout explorer la poésie d’une souffrance intime. L’obsession des personnages l’un envers l’autre va les écorcher progressivement, jusqu’à les éloigner des espaces d’origine pour se marginaliser et se perdre dans le désert. Parce que durant tout le long-métrage, l’esthétique traduit l’obsession par plusieurs éléments clés : la provocation du montage miroir, une déviance qui provoque une gêne du spectateur, un vertige dans des espaces trompeurs, de l’horreur et de la peur dans une photographie sauvage et écrasante, de la conviction pour des personnages qui se regardent héroïquement. L’Histoire est alors en route, par sa légendaire fantasmagorie et sa folie vertigineuse.

David Lean a LAWRENCE D’ARABIE, Pablo Larrain a NERUDA. Parce que, bien plus qu’un film de fantômes, le long-métrage est surtout un carnaval grotesque permanent. Avec l’art du déguisement (que ce soit en Lawrence d’Arabie, justement, ou en fille de bordel ou en capitaine Haddock, …), le personnage Pablo Neruda apparaît comme un ogre à chasser. Ce n’est pas pour rien, donc, que ce Neruda de Pablo Larrain ne s’inscrit pas dans la continuité des personnages de ses films précédents. Il apparaît comme un contre-point, alors que le policier incarné par Gael Garcia Bernal est cet homme de l’ombre des films précédents qui sort tout droit de l’imagination, et s’en sert, pour mener son fantasme de la traque. D’où le jeu de miroir, confondant les rôles de traqueur et de traqué. On ne dira jamais assez que pour au mieux raconter l’Histoire, cela passe d’abord par l’histoire personnelle / intime.

NERUDA de Pablo Larrain.
Avec Luis Gnecco, Gael Garcia Bernal, Mercedes Moran, Diego Munoz, Pablo Derqui, Emilio Gutierrez Caba, Jaime Vadell, Alfredo Castro, Michael Silva, Marcelo Alonso.
Chili / 103 minutes / sortie le 4 Janvier 2017


27 décembre 2016

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