Mad Love in New York

Mad Love in New York

Réalisé par Josh Safdie, Benny Safdie
Écrit par Josh Safdie, Ronald Bronstein
Avec Arielle Holmes, Caleb Landry Jones, Buddy Duress, Necro, Eleonore Hendricks
États-Unis / 97 minutes / Sortie le 3 Février 2016
Titre original : « Heaven Knows What »

Harley est une jeune femme sans domicile fixe, errant dans les rues de New York. Dormant à plusieurs endroits différents, elle fait aussi régulièrement la manche pour obtenir de quoi payer sa dose. En effet, Harley a une grande addiction à l’héroïne, qu’elle se procure par son ami Mike (aussi SDF qui erre dans New York). Elle partage sa vie et son quotidien avec ses amis : son dealer Mike, son amoureux Ilya, etc. Sauf que Ilya a une influence plutôt malsaine envers elle. C’est que l’on peut nommer un amour maudit : ils sont en couple, se séparent, reviennent ensemble, avant de rompre à nouveau, et ainsi de suite. Tout le film ramène à ces connections entre les corps, sans cesse attirés les uns par les autres. Le détachement est synonyme de dépression, de folie, de mort.

C’est le principe même du long-métrage : au-delà de redonner vie à ces personnages (car ce sont des faits réels), il s’agit surtout d’une exploration interne à cette vie de débauche. La décadence, les tourbillons de leurs quotidiens et les relations sont les alternances entre un paradis et un enfer. Avec le mouvement continu de la mise en scène, il n’y pas de distinction concrète entre ces deux états. C’est parce qu’ils se croisent toujours : les instants de bonheur suivent ou précèdent ceux de malheur. Le long-métrage est constamment dans la rupture des tons, où l’on peut rire juste avant d’être atristé ou colérique. Le film fonctionne ainsi, sur des instants spontanés où l’humeur changeante des personnages se projette sur la forme.

Parce que le film ne cherche pas vraiment à adopter un réalisme profond. Il lorgne davantage sur le désir des personnages : le moment présent qui aura un impact dans le futur, est très important. Ainsi, la photographie adopte un certain niveau de surréalisme : tout est en marge de la réalité, il faut voir comment les attitudes des personnages se détachent des passants dans la rue. Comme si, avec un mélange de couleurs et une utilisation du contraste, il y a deux univers qui se séparent. Il y a celui de la réalité / des passants. Et il y a celui des sans domicile fixe, plein d’énergie, de hurlements, d’exhibition, etc. Ce surréalisme est souvent provoqué par le flou dans les gros plans, par la négligence de l’anticipation, puis par l’augmentation des effets lumineux.

Tous ces éléments ressortent beaucoup surtout grâce à une approche quasi documentaire. Par la multiplicité des plans rapprochés et des gros plans, puis par le parti pris de la caméra à l’épaule, le film veut constamment accompagner ses personnages, et surtout sa protagoniste. Parce qu’en réalité, il s’agit de prendre son point de vue, de regarder le monde à travers elle. Il y a une telle tendresse, sincérité mais aussi illusion et naïveté dans ce personnage, que l’approche documentaire en devient poétique. Le montage nous indique que la rue est sa première maison, que les espaces de la ville appartiennent aux SDF, où le dynamisme rend compte de la frénésie environnante des personnages.

On pourrait même parler de mouvements / attitudes psychédéliques de la part des personnages. Dans ce surréalisme ambiant de la forme documentaire, il y a une hallucination de l’environnement et des espaces. Dans leur mise en scène, les frères Safdie créent une errance qui n’a aucune direction et qui ne trouve aucun sens dans le mouvement. Telle une désorientation permanente, où les personnages reviennent sur leurs pas et créent eux-mêmes une labyrinthe. Surtout, avec ces attitudes hallucinées (les scènes dans la salle de bain sont rares mais fortes et marquantes), il se crée une boucle dans laquelle les personnages sont coincés.

Alors que les passants qu’ils croisent n’apparaissent qu’une seule fois et ont une direction linéaire, toute tracée, les protagonistes sont piégés dans leur univers entre paradis et enfer. Leurs comportements créent une abstraction de l’espace urbain new-yorkais. Il n’y a plus d’éléments qui permettent de reconnaître tel ou tel endroit. New-York les engloutit, est déjà une abîme pour eux, mais ils tentent d’y survivre malgré les difficultés. Au fond et dans la forme, ces personnages sont aussi beau que la ville, mais sont aussi tiraillés que l’effet underground au grain nostalgique. C’est une intensification du réel, pour que les espaces soient filmés à même la rue et que l’abstraction et le surréalisme prennent le pouvoir du désordre.

Le côté documentaire prouve un désir d’immersion dans ces espaces. Parce que New York est représenté comme le lieu où ces personnages y seraient clandestins. Là où l’errance est évidente, Harley et les autres sont tels des débris qui volent dans les rues, des éléments obscures qui vampirisent la caméra. D’où les nombreux plans rapprochés. Mais aussi, il s’agit d’un souffle permanent : parce que cette immersion ne laisse pas de temps morts à ses personnages. Le montage alterne parfaitement entre la colère (spontanée mais maîtrisée), la possession (scènes de tendresse, de consommation de drogue, …) et une brutalité renvoyant à une forme d’aliénation.

Bien que l’errance permet au film de sonder plusieurs recoins de la ville, il se déroule une réelle perversion . Celle de personnages hantés par l’amour fissuré, par l’amitié étrange et par l’addiction vampirique. Parce qu’ici, tout est incassable mais à la fois fragile émotionnellement. Il sera trop simple de réduire le long-métrage à une immersion surréaliste autour d’une histoire d’amour. Parce que le film agit à la fois sur ses personnages et sur ses espaces filmés. D’un seul coup, en un peu plus de 90 minutes, les rues de New York ne sont plus si droites et perpendiculaires. Clairement l’un des meilleurs films de l’année, déjà.

4.5 / 5

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