Lion

Lion

Certains critiques se font plaisir à parler de niaiserie, d’académisme, de récital d’autobiographie, mais il y a quelque chose qu’ils oublient pour décrire le film : il s’agit avant tout d’une fable. Dans le premier acte, Garth Davis explore une errance, un éloignement par l’inconnu. Dans un second acte, il capte les deux premières années dans une famille australienne. A partir de là, certains parlent d’ennui, moi je dis qu’il ne faut pas nier l’absence volontaire de l’apprentissage. Garth Davis a bien jugé qu’il était non nécessaire de raconter l’adaptation à un milieu, à une nouvelle culture. Ce n’est pas l’évolution qui compte ici (voir comment la rencontre amoureuse est rapidement expédiée), mais la confrontation face à de nouveaux obstacles. Ce n’est pas la distance ni le temps qui compte, mais bien la manière de franchir chaque barrière.

LION est moins un film de récit qu’un film de paysages. C’est ce que l’on peut appeler des espaces fédérateurs. C’est-à-dire des espaces qui relient à la fois les émotions-sensations, les intentions du cinéaste et certains détails de la dramaturgie. Quand le jeune Saroo arrive à Calcutta et descend du train, c’est la perdition dans l’immensité qui est explorée. Les plans larges servent à capter la foule, l’idée de mégalopole : quand le jeune et étonnant Sunny Pawar grimpe sur un pylône pour se positionner au-dessus de la foule, le cadre l’isole dans le haut pour explorer sa détresse face à cette masse de silhouettes sur le quai. Lorsque les plans larges saisissent l’immensité des espaces par sa composition à outrance, le personnage Saroo est (en quelque sorte) immobilisé et prisonnier d’un autre corps.

Mais les plans larges ont également une autre fonction : quand il ne s’agit pas de sonder l’immensité ou la foule, Garth Davis utilise son cadre pour définir l’infini. Argument d’espoir, les espaces sont ici étendus, presque ré-inventés. L’ellipse temporelle qui sépare le Saroo enfant du Saroo adulte n’est qu’un prétexte, car cela permet de recomposer les paysages, d’utiliser leur répétition comme une marque d’identité personnelle, une nostalgie envers un bonheur transformé en souffrance. Telle cette fabuleuse scène dans les couloirs souterrains (ce qui ressemble aux couloirs du métro parisien), où chaque nouveau couloir, comme une rue, permet le mouvement frénétique de l’échappée. Cette frénésie est la traduction, en langage de mise en scène, de la quête personnelle.

Cette quête personnelle est fondée sur une intimité qui déborde. Le personnage, dans ses attitudes, semble être coincé. Ainsi, les plans rapprochés sont autant de morceaux retirés d’un même puzzle. Ces plans traduisent une forte tension, une tragédie inavouée, une intimité faussée, des émotions bloquées, etc… Là où les éléments matériels incarnent l’outil miracle (une carte, des punaises, des marqueurs, un ordinateur avec Google Earth), le paysage – évidemment élément immatériel par son infini immensité – est la source de tragédie. Ce n’est pas une esthétique originale mais solide, qui s’accroche au romanesque de l’odyssée du protagoniste. Cela dit, les plans rapprochés sont plus pudiques sur les plans larges : alors que le récit va à l’essentiel, les cadres rapprochés absorbent la souffrance et la joie (même si la musique est assez pénible) pour mieux laisser transparaître la bienveillance.

Même si le récit est bienveillant par ses personnages secondaires, le long-métrage fait preuve de cruauté dans l’intimité et dans les faits du premier acte. Cette cruauté et cette odyssée peut faire penser à certaines œuvres de Charles Dickens, surtout OLIVER TWIST et LES GRANDES ESPÉRANCES. Un Oliver Twist pour sa séparation familiale, son placement dans un centre, puis recueilli par une famille mais malheureux, puis un groupe de personnes qui le rend heureux et dans lequel il fait son apprentissage de la vie d’adulte. Les Grandes Espérances pour le passage de la campagne (Inde) à la ville londonienne (Australie) où le paradis terrestre n’est qu’un imaginaire. En effet, les paysages australiens sont filmés comme une illusion permanente. Parce qu’après la cruelle suffocation et le chaos en étant perdu à Calcutta, le protagoniste est toujours aussi perturbé malgré le changement de vie. Le paradis en images, mais à quel prix ?

LION de Garth Davis.
Avec Dev Patel, Sunny Pawar, Abhishek Bharate, Nicole Kidman, David Wenham, Rooney Mara, Priyanka Bose, Tannishtha Chatterjee, Divian Ladwa.
Australie, Royaume-Uni / 115 minutes / 22 Février 2017

3.5 / 5

🎙 C'est nouveau et c'est beau : le podcast d'Onlike donne la parole aux artistes et artisans qui font l'actualité de la musique en France et à l'international. Cliquez ici