Les Fantômes d’Ismaël

17 mai 2017

Film d’ouverture du 70ème Festival de Cannes, Les Fantômes d’Ismaël d’Arnaud Desplechin retrouve son artiste et le personnage clé d’un film précédent Rois et Reine (2004). Le cinéaste poursuit ce qu’il avait commencé avec Trois souvenirs de ma jeunesse, et continue de donner plusieurs vies à ses héros, alors que le romanesque laisse place au suspense et flirte avec le cinéma de genre. Libre et semble-t-il plus léger, il nous dépeint un sacré lot d’histoires et de personnages : trois femmes, deux hommes et le cinéma.

Ismaël est cinéaste. Il prépare son prochain film alors qu’il vit avec Sylvia. Ce film, d’espionnage, parle de son frère diplomate, Ivan, et de sa compagne. Ismaël est veuf de Carlotta qui a disparu, du jour au lendemain, il y a plus de 20 ans. Carlotta réapparaît soudainement. Tout vacille.

Ce que j’adore chez ce cinéaste ce sont ses personnages, leur logorrhée. Sans surprise, les mots sont divins, les femmes sont des reines. Ici, le petit plus qui ne gâte rien, c’est la fluidité du film à nous balader entre plusieurs histoires, entre plusieurs temporalités, entre la réalité et la fiction, entre la folie et la raison.

Les références du film sont nombreuses (Hitchcock et son Vertigo, Dostoïevski et son Idiot, Pollock et ses tableaux…), le cinéaste est un érudit, discret mais précis. Il cite également, et avec espièglerie si j’ose dire, ses propres films. Par exemple, Ismaël Vuillard et Ivan Dédalus sont de Roubaix ; Ismaël a eu un enfant qu’il avait adopté ; Hippolyte Girardot est resté un personnage juif avec un sacré accent (l’avocat est devenu producteur) ; Faunia accompagnait Henri dans Un conte de Noël, et Arielle, Ismaël dans Rois et Reine ; la musique de la scène d’intro rappelle la danse hip hop survoltée de ce même Ismaël. Sylvia et Ivan flottent dans le cinéma d’Arnaud Desplechin depuis 20 ans. Il les réinvente à chaque fois et aujourd’hui sont nourris de chacune des vies qu’ils ont eues avant.

L’évolution du cinéaste est synthétisée en une seule réplique, celle d’Hippolyte Girardot qui reprend l’annonce qu’il faisait à Ismaël dans Rois et Reine. En 2004, l’avocat expliquait qu’il avait une bonne et une mauvaise nouvelle et commençait par la mauvaise car en fait, il n’y en avait pas de bonne. En 2017, le producteur annonce encore qu’il a deux nouvelles, une bonne et une mauvaise mais commence par la bonne. Le verre est à moitié plein et l’espoir de cette évolution se conclut dans un dénouement infiniment heureux.

Sixième collaboration entre Mathieu Amalric et Arnaud Desplechin en près de 30 ans, le film constitue, à ma grande surprise, la seconde collaboration entre Marion Cotillard et le réalisateur après Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle). Mais c’est Charlotte Gainsbourg, l’inédite, qui détonne ici. Son personnage a des couilles mais son jeu reste doux. On veut à croire que le cinéaste se rêve aussi en Sylvia, la femme qu’elle campe. Elle n’est plus seulement la raison (comme dans ses autres vies), elle existe enfin.

Arnaud Desplechin atteint un niveau supérieur de complexité scénaristique et délivre pourtant un film d’une fluidité surprenante, en étant toujours fidèle à ses thèmes préférés, à son acteur jumeau. Je sors de la salle émerveillée de tant de beauté et satisfaite de tant d’amour pour des personnages.


17 mai 2017

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