Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc

🕘 8 septembre 2017

On ne peut pas dire que MA LOUTE ait fait l’unanimité à sa sortie, contrairement à P’TIT QUINQUIN. Si l’on ne compte pas ceux qui se paluchaient déjà sur le film avant de l’avoir vu, on peut dire que ce JEANNETTE retrouve le tout ou rien de MA LOUTE dans la presse. Sauf qu’ici, le « délire de Bruno Dumont » comme certains aiment le nommer, n’est pas aussi poussé que dans son précédent. Le minimalisme audacieux remplace l’extravagance de la mise en scène. Minimaliste car l’esthétique formelle de Bruno Dumont se compose essentiellement de plans fixes et se pose sur seulement trois décors (une plage, un cours d’eau, une maison). Le cinéaste a donc pris le pari d’oser, de prendre davantage de risques que dans MA LOUTE, de tout lâcher au profit de sa propre imagination. JEANNETTE n’a pas pour ambition de plaire au spectateur, mais de lui proposer une autre idée de cinéma. Comme si l’on parlait de l’esthétique chez Winding Refn ou chez Argento, de l’expérimentation chez Godard, du naturalisme chez Rohmer, ou du délire ultra absurde des Monty Python. Ainsi, Bruno Dumont prend le pari de rejetter les codes, de n’écouter que son imagination.

Le fruit d’une mutation
De là, sort une démarche uniforme mais néanmoins cohérente. Peu importe l’âge de sa protagoniste, Bruno Dumont ne change pas son approche, il lui donne surtout de l’ampleur. Plus le film progresse, plus Jeannette est en passe de devenir Jeanne. Il s’agit d’une évolution dans laquelle Jeannette, devenue adolescente, a des attitudes plus insignifiantes. Ceci parce que la protagoniste n’appartient plus à cette plage, ni à Domrémy. Comme ce très joli plan où Jeanne Voisin, en plan large, est face caméra en contre-plongée, avançant doucement dans un contre-jour. Mais c’est peut-être bien aussi ce qui perturbe : seuls quelques détails de mise en scène changent dans la seconde partie. Parce que Bruno Dumont n’a qu’une seule idée en tête : son étrange comédie musicale, avec ses chansons qui font mal aux oreilles et ses danses que vomirai Pina Bausch. Malgré les jours et les années qui passent dans le film, la mutation est lente.

Dans cette fausse dynamique, le film cache une complexité sur la personnalité de sa protagoniste. Jeannette agace, mais s’intégre pleinement à l’univers étrange. Comme l’avaient fait Bresson, Besson, Séguy, etc avec leur propre univers. Mutation lente aussi parce que le film est constamment suspendu à une représentation tronquée dès le début. Cette forme de radicalité dans l’esthétique, est le miroir de celle dont fait preuve Jeannette en devenant Jeanne. Une petite bergère qui devient guerrière. C’est exactement le fil rouge du film, qui fait dévier les chemins tout tracés. Ainsi, JEANNETTE n’a rien d’absurde mais est plutôt déroutant. Malgré certaines scènes où s’intègre de l’ironie, la mutation garde tout le côté mystique du personnage. Sauf qu’ici, il est voué à une sorte de magie invisible.

Pulsion
Le côté musical paraît comme un choix (presque) évident, même si Bruno Dumont nous a habitué à ne pas utiliser la musique dans ses films. Et voilà qu’il nous livre une sorte de rupture totale avec ces anachronismes. Le cinéaste s’amuse à insérer de la musique rock, du metal, du rap, etc dans un récit qui se déroule au XVe siècle. Sauf que ce burlesque n’est que la surface : voir comment la pulsion esthétique de Bruno Dumont amène à créer un paradoxe entre la musique et la danse. Mais aussi, l’anachronisme spatial : ces dunes de sable et cette mer n’appartiennent évidemment pas à la Lorraine. Ce que recherche le cinéaste dans ces anachronismes, n’est que le rapprochement de deux époques. A l’heure où des bergers font circuler leur parole à des disciples pour faire la guerre au nom d’un Dieu, JEANNETTE est infiniment un film politique.

La pulsion de Jeannette, puis de Jeanne, c’est ce louange qu’elle exprime à longueur de film. Convaincue d’être au service d’un Dieu qui l’aurait envoyée pour chasser l’ennemi, la jeune protagoniste chante sa foi et sa conviction. Il s’agit d’un élan radical vers la croyance, d’une incantation pour se lier de plus en plus à sa foi. Le chant et la danse permettent à Bruno Dumont de mettre en scène la douce folie que l’Histoire a placé en Jeanne d’Arc. Celle où la « pucelle d’Orléans » entendait des voix. Il y a ici un chemin sûr entre le propos d’un cinéaste adulte et le rêve d’une fillette. Il y en a une traduction esthétique, avec cette opposition entre un cadre pratiquement toujours à hauteur d’épaules des personnages (sauf quand Bruno Dumont use de burlesque) et une protagoniste qui regarde toujours vers le haut ou vers le hors-champ.

Un sublime contrarié
La mutation et la radicalité du film sont peut-être un bel atout dans la première partie (surtout parce que Bruno Dumont ose tout, se fait plaisir, et tant mieux !), mais le tour de magie du cinéaste se bloque dans sa seconde partie. Malgré le changement d’attitudes, la mise en scène de plus en plus embarrassante (dans le bon sens) fait fi de l’espace environnant. Le décor n’est plus aussi sublime, car il devient presque inutile, presque anecdotique. Sauf pour ce dernier et magnifique plan qui scelle la mutation de la jeune Jeannette. Mais avant d’en arriver là, Bruno Dumont est tout de même passé par un gag esthétique assez douteux pour la cohérence de son film. Gag sorti de nulle part, il fausse toute la spiritualité recherchée, en prenant à bras le corps le ridicule.

JEANNETTE a pourtant un très beau paysage unique à offrir, bien délivré et cerné dans la première partie. Il s’agit d’y placer une forme de grâce et de dévouement, en isolant constamment Jeannette sur cette plage. Il y a là le soleil qui tape, la mer à perte de vue, un sable qui recouvre les pieds (et donc absorbe le corps), des arbres au caractère mystique, etc. Ce n’est pas pour rien si, dans la seconde partie, Jeannette (devenue Jeanne) est le plus souvent assise. Elle n’appartient pas à cet univers rangé. Toutefois, le film ne manque pas de défauts concernant son regard sur le paysage, en le découvrant trop tôt par rapport à la mutation. Cette irrégularité envers le paysage entraîne la redondance des plans et des cadres. Mais ce n’est pas ce que l’on retiendra du geste artistique de Bruno Dumont.

Réalisation, scénario : Bruno Dumont
Casting : Lise Leplat Prudhomme, Jeanne Voisin, Lucile Gauthier, Victoria Lefebvre, Aline Charles, Élise Charles, Nicolas Leclaire, Gery de Poorter, Régine Delalin, Anaïs Rivière
Pays d’origine : France
Durée : 1h45
Sortie le : 6 Septembre 2017

3 / 5

🕘 8 septembre 2017