Fukushima mon amour

15 février 2017

Dans le premier plan du film, un personnage féminin s’interroge sur le sens de la vie, sur la souffrance et les erreurs, sur un possible retour à zéro. Elle est uniquement montrée avec un gros plan sur sa bouche uniquement. Le personnage s’adresse directement au spectateur, invité dès le début à participer aux événements à venir, à faire le lien avec ses propres expériences. L’idée de la cinéaste Dorris Dörrie n’est pas anodine, parce que toute l’approche de son film peut se résumer en une seule phrase : la fiction est une fer de lance vers le documentaire. Sans s’attarder pleinement sur la souffrance personnelle de sa protagoniste allemande, le film se sert de la fiction pour aller vers la réalité. Le long-métrage montre qu’avec l’implication de la fiction, le spectateur et même la cinéaste, n’aurait pu être plus juste et plus empathique envers la dimension documentaire.

La fiction (par la protagoniste allemande) emmène le spectateur, et donc le film, vers un espace chargé d’angoisses – aussi bien physiques qu’émotionnelles. La dimension documentaire, même si le long-métrage est une pure fiction, justifie d’un grand amour du paysage, avec toute une spiritualité qui s’y colle. Ce n’est pas pour rien que la protagoniste japonaise est une geisha : il y a là une connexion sensorielle et nostalgique avec l’espace. Le rapport entre cet espace désert et les deux personnages féminins va bien au-delà des gestes quotidien et de sa reconstruction. La mise en scène, à travers une répétition des gestes, vise à une renaissance du paysage précédemment détruit et déserté.

Cela parce que le passé plane sans cesse au-dessus de l’espace de l’action essentielle. Cette maison isolée représente l’isolement des populations contaminées, abandonnées, etc… Elle représente aussi et surtout le passé qui n’est plus que nostalgie. Désormais, il y a la rédemption. Et encore mieux, il s’agit de la rédemption de fantômes enfermés dans une souffrance, dans des émotions lourdes. Ce cloisonnement ne peut se permettre de s’offrir à l’horizon : les personnages dans l’intérieur sont principalement filmés en plans rapprochés, les corps ne sont que des silhouettes qui se déplacent avec difficulté, les plans extérieurs sont limités avec l’errance et le désert. La seule option est de se confronter à la maison, à la souffrance, pour faire renaître les cendres.

Le Noir&Blanc n’est pas choisi au hasard, il ne faut pas y voir de prétention esthétique. Au contraire, il s’agit surement du choix esthétique le plus justifié pour ce film. Le N&B représente deux éléments : d’abord le mélange entre le passé et le présent. Afin de permettre la renaissance intime, il faut que l’esthétique puisse créer le contact entre la chair et le matériel. Le nettoyage du sol, la façon de s’asseoir, les photos retrouvées, le recollage de la statue, la manière de dormir, … sont autant de détails qui connectent les souvenirs avec le temps présent. De plus, le N&B est la frontière entre le réel et l’imaginaire. Parce qu’il s’agit aussi d’une histoire de fantômes. Dans cette presque relation mère-fille entre les deux protagonistes, il y a l’épuration progressive d’une souffrance (qui bloque les corps et les caractères).

Le film repose fortement sur une forme de croyance, et Dorris Dörrie se permet de concrétiser la spiritualité afin d’effacer le hors-champ, qui est le lance de fer de la renaissance intime. En quelque sorte, l’esthétique ne veut pas supprimer la souffrance ni même le passé. Avec une caméra qui accompagne les personnages, il s’agit de capter l’intimité tout en créant un voyage spirituel : d’où les messages post-générique avec « on n’oublie pas » et « non au nucléaire ». On ne peut qu’être d’accord : l’esthétique du long-métrage fait en sorte que les personnages vivent avec la souffrance, avec le danger, tout en créant leur propre révolution intime.

FUKUSHIMA MON AMOUR de Dorris Dörrie
Avec Rosalie Thomass, Kaori Momoi, Nami Kamata, Aya Irizuki, Moshe Cohen, Thomas Lettow, Naomi Kamara.
Allemagne, Japon / 103 minutes / 15 Février 2017


15 février 2017

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