Daphne

Daphne

🕘 23 octobre 2017

Le Free Cinema (mouvement cinématographique britannique, cousin de la Nouvelle Vague française, mais consacré principalement à l’esthétique, et ne portant aucune volonté politique ou idéologique) n’a pas totalement disparu en Grande-Bretagne. Même si on parle de Ken Loach, Stephen Frears, Mike Leigh (et bien d’autres) comme les héritiers, il y a encore des films britanniques qui se concentrent sur l’esthétique et sur la narration de l’évolution d’un personnage. DAPHNE de Peter Mackie Burns fait partie des films que l’on peut considérer comme fortement influencés par le Free Cinema. Notamment pour sa déconstruction narrative, qui est formée de nombreuses ellipses implicites. Le film est dans une approche intimiste, qui suit la protagoniste dans ses espaces qui l’affecte particulièrement (on se souvient, par exemple, comment Karel Reisz revient dans les mêmes lieux avec Albert Finney dans SAMEDI SOIR DIMANCHE MATIN, ou David Lean dans BREVE RENCONTRE, ou même Ken Loach avec SWEET SIXTEEN, etc…). Peter Mackie Burns joue sur l’abstraction du temps, pour donner de l’importance à la relation entre la protagoniste et les espaces. Parce que ces quelques espaces forgent l’identité du personnage, influencent grandement ses comportements. Il y a une notion qui revient assez souvent dans le film (puisque la protagoniste va même voir un psychologue) : celle de la chute. Même si elle n’est pas physiquement touchée, la psychologie et l’intimité de la jeune femme le sont. Par l’abstraction du temps, le cinéaste suit le bouleversement provoqué par une blessure. C’est une chronique qui gravite autour d’un seul événement, mais qui permet de fonder toute une réflexion sur le mouvement.

Certes la protagoniste n’est pas nécessaire sujette à l’empathie, mais le plus important est qu’il s’agit d’un vrai film de performance. Le temps et l’esthétique ne sont ici que des formes abstraites, pour mieux se concentrer sur le mouvement entre les espaces et sur la parole. Ce n’est pas pour rien que le rôle principal est tenu par Emily Beecham, comédienne qui sait très bien manier la parole. Elle sait nuancer les tons, en montrant que la parole peut être une douloureuse épreuve face au désir intime. Elle sait également jouer sur les attitudes corporelles, pouvant jongler entre la tendre fragilité et la confrontation contrariée (cette magnifique scène où elle se fait sortir du pub). Film de performance aussi parce que Emily Beecham est de toutes les scènes, de tous les plans, le long-métrage gravite autour d’elle. C’est pourquoi l’esthétique est essentiellement composée de focus sur la comédienne principale, avec une caméra qui l’accompagne partout, pour confondre le spleen et la tragédie (permettant de jouer, légèrement, sur la question de la frontière entre documentaire et fiction). Le spleen autour d’une liberté folle, et la tragédie de la quête d’identité / de la recherche de soi. Parce que finalement, c’est bien ce dont parle DAPHNE : une jeune femme qui erre, gravite dans de mêmes espaces, mais sans y reconnaître l’absolu plaisir.

DAPHNE est, avec tout ceci, un film rempli de romanesque. La précision des détails paraît anodine, pour juste établir une scénographie reconnaissable. Or, le décor est partie intégrante du mouvement de la protagoniste. L’emplacement de la comédienne dans le décor, puis la lumière qui met en valeur certains détails, vont de paire pour exprimer une sensation à un instant donné. Plus le plan est chargé et large, plus le film entre dans des comportements quotidiens, des gestes significatifs d’une identité. Mais plus le plan est serré, et donc avec un minimum de détails scénographiques, alors plus le film s’approche de l’esprit de la protagoniste / voire de son imaginaire. Il faut surtout remarquer à quel point la protagoniste est mise en scène dans une vie hors du flou. Tout ce qui est banal autour d’elle, tout ce qui n’est pas bouleversé, est flou. C’est une chronique qui n’en est pas vraiment une ; c’est une chronique qui se distingue du hors-champ et du flou, tous deux synonymes de stabilité et régularité. Le long-métrage de Peter Mackie Burns réussit donc son pari de casser son rythme, de renverser une dynamique pour en lancer une autre, avant de revenir aux précédentes, comme une sorte de regard tentaculaire. Et justement, cette irrégularité permet au film de surfer sur la rupture, exactement ce dont est constitué l’intimité de la protagoniste.

DAPHNE de Peter Mackie Burns
Avec Emily Beecham, Geraldine James, Tom Vaughan-Lawlor, Nathaniel Martello-White, Osy Ikhile, Sinead Matthews, Ryan McParland, Ritu Arya
Pays : Royaume-Uni
Durée : 98 minutes
Sortie française : inconnue

4 / 5

🕘 23 octobre 2017