Cannes 2017 – Netflix, le grain de sable dans la machine

🕘 11 mai 2017

La sélection de films produits par Amazon l’an passé n’avait pas provoqué une telle polémique : celle de films Netflix cette année va donc changer le règlement de la Sélection Officielle. La différence objective tient à un seul critère : alors que le premier offre des sorties en salles à ses films, le second diffuse à tout-va sur sa plateforme en ignorant totalement le grand écran. Si ce critère n’a aucun effet dans la plupart des territoires, c’est bien en France (terre de la chronologie des médias et de l’exception culturelle) que cela pose problème.

Et c’est une petite révolution qui se fait à coups de bras de fer entre le festival et les exploitants français. Après l’annonce de la sélection pour cette édition 2017 d’OKJA de Joon Ho Bong (SNOWPIERCER, THE HOST…) et THE MEYEROWITZ STORIES de Noah Baumbach (GREENBERG, FRANCES HA…), les premières rumeurs laissaient penser que leur place n’était pas garantie. Confirmation hier du festival : ils seront bien là, mais leur jurisprudence va changer les choses. Dès 2018, les films souhaitant intégrer la fameuse Compétition Officielle (et a priori uniquement), la plus ancienne sur la Croisette, devront « préalablement s’engager à être distribués dans les salles françaises ». En clair, les producteurs devront promettre de pousser leur film vers les salles de cinéma… sans forcément en avoir les moyens.

Cette belle intention semble malheureusement un peu artificielle, et légèrement hypocrite au regard d’un état du marché déjà existant où la vie des films en Sélection et Compétition n’est pas toujours assurée par la suite. Si les Palme d’Or ne sont pas toutes des succès en salles, mais peuvent bénéficier de la hype cannoise, l’ensemble des films passés par le festival doivent eux lutter pour connaître une distribution suffisante. Alors à qui profite cette modification ?

  • Pour Netflix : peu importe, le festival en lui-même et le territoire français ne vont pas perturber les rythmes de diffusion du géant américain, qui pourra envoyer ses productions dans d’autres évènements (Berlin, Venise, Tribeca…) ou à titre évènementiel à l’étranger organiser des projections de ses films (comme BEASTS OF NO NATION voici quelques temps),
  • Pour les exploitants : peu de changements hormis les rassurer, en soi la nouvelle « condition » de la Compétition cannoise n’est ni une promesse de distribution ni un engagement sur les écrans qui diffuseraient des films cannois,
  • Pour les producteurs & auteurs : les premiers perdants pour les rares étrangers qui viseraient une présence en Compétition, les français en lice bénéficiant souvent d’un distributeur sur le territoire. Sans que cela soit un frein majeur, cette nouvelle condition les obligera en tout cas à ne pas chercher un financement via les plateformes exclusives comme Netflix (qui soutient tout de même des auteurs, donc), et rester dans un circuit traditionnel exsangue.
  • Pour le Festival : quitte à trouver un consensus, c’est peut-être lui le grand perdant. Cannes va ainsi se priver de films étrangers n’ayant pas de visibilité sur le marché national, de jeunes découvertes susceptibles d’éclore en son sein : bref, c’est limiter sa capacité artistique, de futurs succès qui ont existé grâce au Festival (à l’image de la palme ONCLE BOONMEE à l’outsider TONI ERDMANN). Et dire au-revoir au prochain Scorsese, produit par Netflix.

Tout ce bruit autour d’un resserrement de la Compétition cannoise est donc totalement contre-productif à l’heure où le festival célèbre sa 70e année avec des séries haut-de-gamme et de la réalité virtuelle. Le circuit du cinéma, conservateur chez nous, s’ancre dans sa chronologie des médias qui protège chaque acteur du marché (la salle, les chaînes…) au détriment du spectateur cinéphile qui doit continuer à lutter (comme un pirate) pour suivre les sorties. A l’heure d’un marché saturé de sorties hebdomadaires (plus de quinze par semaine), à l’heure d’un accès numérique toujours plus facile (plateformes, box, fibre…), la France freine l’offre de la SVOD en la maintenant à une trentaine de mois après la sortie en salles. S’il faut étudier le financement du secteur par les plateformes internationales, le signe livré par le cinéma français ces derniers jours ne devrait pas les encourager à s’aventurer en France.

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🕘 11 mai 2017